Sympathy For The Devils
Pour qui voter, hein ? Je l'avoue, il n’est pas facile de trancher, car tous les candidats me plaisent. Tous autant qu’ils sont, ils se sont montrés à la fois brillants, honnêtes, cultivés, passionnés par la France et sa longue tradition littéraire, dignes dans la tragédie, lucides quant à notre situation économique — et surtout, tous, à l’écran, je les trouve sympathiques. Je pourrais sans hésitation leur confier les cordons de ma bourse ; c’est d’ailleurs ce que tout le monde va faire d’ici trois semaines. Bref, mon coeur aimerait voter pour les dix à la fois. Ce pourquoi je ne donnerai aucune consigne précise, tout au plus des impressions, des sentiments. Je distribuerai des bons et des mauvais points sans jamais exclure de la classe. Quel père pourrait sacrifier neuf de ses dix enfants ?
Par souci de transparence, les candidats seront abordés par ordre alphabétique.
1/ Nathalie Arthaud
Le Nil fut nauséabond, et les Égyptiens ne purent boire des eaux depuis le fleuve.
— Exode 7:14-25
Antonin Artaud était un homme d’une grande profondeur métaphysique. Simple mortel frappé par une colère divine, il attaquait l’existence à coups de cuillère et nous la livrait en lambeaux. Il faut le dire : ses écrits sur les sacrifices aztèques contiennent la plus belle des poésies du sang (et il y en a beaucoup.) Une sorte de génie, si on veut, desservi par un manque de discipline et une gourmandise pour les drogues qui rendent la plupart de ses livres illisibles. Sa nièce, Nathalie, souffre un peu du même problème. Portée par l’Esprit Saint du communisme, elle donne parfois l’image d’une pythie en pleine convulsion, râlant dans des fumeroles de soufre, la bouche pleine d’écume et d’injonctions incompréhensibles : « Patronat, grand soir, travailleur… » On devine de grandes vérités derrière le rideau de la possession, mais comme Nathalie a mentalement fusillé tous les prêtres, l’exorcisme se fait attendre, et on ne connaîtra peut-être jamais la femme sympathique qui se cache derrière les aboiements.
2/ François Bayrou
Les grenouilles montèrent et recouvrirent l’Égypte.
— Exode 8:1-25
On entend toujours dire, ici et là, que le Modem, ce n’est pas sexy. Que ce n’est ni assez niais pour être de gauche, ni assez méchant pour être de droite. Le Modem, c’est bobo, tiède, mou, inconsistant, peine-à-jouir. La vérité, c’est que Bayrou a une dimension métaphysique à peine inférieure à celle du Christ. Personnage sympathique tiraillé entre le Bien et le Mal, il incarne l’impossibilité du choix. Tel un Salomon bègue dont la langue gigoterait à l’heure du jugement, il navigue éternellement entre Charybde et Scylla, écartelé sur la roue politique. Il supporte le feu nourri des deux camps, au sein desquels il ne compte ni ami, ni ennemi véritables. Sa seule tribu, c’est Marielle de Sarnez, lieutenant de toujours, fidèle pour des raisons obscures. Elle traîne autour de lui comme le héron autour d’une vache dans la campagne guadeloupéenne. Comme dirait Gombrowicz, Bayrou n’a pas de forme définie, il se balade dans l’immaturité, l’inconstant. Sa position le réduit au silence, de peur de déplaire. Il évoque la souplesse de l’équilibriste : suspendu au dessus des autres partis (le vide), il doit bouger le moins possible pour ne pas chuter à droite ou à gauche. Un rôle qu’on devine cruel pour ce catholique estimable passionné par les chevaux, les rois de France, et une certaine noblesse d’esprit. On peine à l’imaginer dans les quatre premiers cette fois-ci, il faut être honnête.
3/ Jacques Cheminade
Toute la poussière du sol se changea en moustiques.
— Exode 8:16-19
Jacques Cheminade est un homme d’allure sympathique, visiblement érudit, avec des airs un peu fou-fou. Il paraît qu’il a un programme sérieux sur la finance, mais à chaque interview, on lui parle de Mars, de Star Wars, ou de ses amis nazis (qui sont comme les hémorroïdes : qui n’en a jamais eu ?) Avec un petit côté surréaliste, on se demande si Cheminade n’est pas belge, ou tout simplement malade. Les journalistes se foutent ouvertement de lui, ils ont du mal à ne pas rire quand il parle, et d’ailleurs, vu qu’il n’a pas de poids électoral, ils semblent avoir le droit de se comporter ainsi devant un homme intelligent qui a recueilli plus de 500 signatures d’élus. C’est le même principe qu’à l’école : les pitres se jettent sur le cerveau chétif, et le darwinisme social vit ses premières heures. Plus que par pitié, c’est par adhésion sincère à certaines de ses thèses qu’on trouve que Cheminade, dans un monde idéal, mériterait quand même mieux.
4/ Nicolas Dupont-Aignan
Des bêtes sauvages en grand nombre entrèrent dans tout le pays d’Égypte.
— Exode 8:20-32
Leader de la secte gaulliste, millénariste dans l’âme, NDA semble sincèrement convaincu que le grand dragon Européen va rugir pour nous expédier dans les flammes de l’Enfer. Comme les rats quittent le navire, ou comme les célébrités quittent la ferme, lui veut sortir de l’Euro : il s’y sent à l’étroit, le costar le fait suer aux aisselles. Passées les premières années, le mariage rime à présent avec esclavage, et il faut à tout prix quitter bobonne avant qu’elle ait du poil au menton. Mais Dupont-Aignan ne rime pas avec Dupont-la-Joie : la rupture sera douloureuse. Pour aller mieux, une seule solution : se fâcher avec tout le monde et s’isoler dans son coin. Le mécanisme rappelle un peu l’alcoolisme ou la dépression, à l’échelle internationale. Pour être honnête, il n’y a pas que du mauvais dans son programme, et le personnage est très sympathique, mais il y a quelque chose en lui qui suinte le riquiqui, l’inutile. Peut-être s’épanouirait-t-il mieux en cas de guerre, comme son glorieux modèle ?
5/ François Hollande
Tous les troupeaux des égyptiens moururent.
— Exode 9:1-7
Qui aurait pensé il y a dix ans que le sympathique François Hollande serait un jour bien placé pour remporter l’investiture suprême ? C’est un peu comme si Beigbeder nous pondait demain Les Frères Karamazov, Moby Dick et Molloy dans la même journée : on ne détestait pas le personnage au départ, mais qui croirait à l’exploit ? Hollande, c’est la revanche des faibles : au départ, le cheval était gros, maladroit, en ménage avec une jument insupportable, et à la fin de la course, c’est une machine de guerre, toutes dents dehors. Ce qui séduit chez le vainqueur, ce sont les restes du vaincu : les blagues ne font pas toutes mouche, la diction connaît encore de sérieux cahotements, la rage même semble feinte, artificiellement gonflée pour le podium, comme chez ces athlètes musculeux gavés de stéroïdes. On a attendu Godot, il n’est pas venu ; personne n’attendait Hollande et il est venu quand même, pour nous parler d’une France normale, banale, régie par les compromis. On cherche à nous rendre attractive l’impuissance sexuelle, c’est vraiment triste, mais après cinq années de priapisme hongrois, les hormones sont chamboulées.
6/ Eva Joly
Gens et bêtes furent couverts d’ulcères bourgeonnant en pustules.
— Exode 9:8-12
Personne ne s’est privé pour se moquer de la sympathique Eva, candidate absurde d’un parti qui ne l’est pas moins. Opposée à toutes formes de manigance politique, elle ne sait pas, contrairement à tous les esthètes, que la grandeur réside précisément dans la corruption, l’altération du Beau. Elle est une menace pour la population : dans un monde dominé par l’ordre et l’honnêteté, des gens comme vous, moi ou Jean-François Copé seraient parqués dans des camps. On y écouterait matin et soir du ska festif, des audio books de José Bové, tout en apprenant qu’un autre monde est possible si on se met aux toilettes sèches. En vérité, l’aménagement du territoire sera l’un des points centraux dans les décennies à venir, mais l’écologie est un problème trop sérieux pour la confier à des écologistes.
7/ Marine Le Pen
Yahvé fit tomber la grêle sur le pays d’Égypte.
— Exode 9:13-35
Qu’on ne s’y trompe pas : derrière son apparence sexy et un discours sympathique, Marine Le Pen est bien une femme d’extrême droite. Ce qui, en soi, n’est pas si grave. Le père était plus amusant, c’est vrai ; plus inventif dans l’invective. En bon stratège, il avait compris le principe du buzz outrancier avant tout le monde (le coup des camps, il fallait y penser.) Beaucoup de gens pensent sincèrement que le mal absolu peut être incarné aujourd’hui par une quadragénaire aux cheveux paillasses. Mais le Front National, avant d’être nauséabond, est surtout un parti de clowns hétéroclite : néo-païen, néo-nazi, néo-maurassien, néo-métal, cathos tradis, piliers de bars, etc. Sans aucune assise locale, et appuyé en grande partie par un sentiment de contestation, le FN est un volcan endormi qui lâche son pet tous les cinq ans avant d’hiberner à nouveau. Entre-temps, il sert de défouloir aux bonnes âmes socialistes, qui ont désespérément besoin de nazis modernes pour dilapider leur capital d’indignation. Enfin, il faut être honnête : si on peine à comprendre les cris d’orfraies que déclenche le parti, on peine encore plus à comprendre comment on peut sérieusement voter pour lui.
8/ Jean-Luc Mélenchon
Les sauterelles couvrirent la surface de toute la terre et la terre fut dans l'obscurité ; elles dévorèrent toutes les plantes de la terre et tous les fruits des arbres, tout ce que la grêle avait laissé et il ne resta aucune verdure aux arbres ni aux plantes des champs dans tout le pays d'Égypte.
— Exode 10:13-14,19
Quand Marine Le Pen cite Brasillach dans un discours (comme elle aurait cité n’importe qui, Rebatet, Léon Daudet ou Chardonne pour prendre au hasard), Mélenchon hurle et se trompe : en bon historien, il ne peut ignorer qu’il reprend intégralement la tradition des roquets d’extrême droite, l’une des plus colorées de la littérature française. Gouaille, verve, vocabulaire de tripot, attaques ad hominem — on a peine à croire qu’avant cette campagne, Mélenchon était un simple cadre du PS au discours policé. Bouffeur de curé avec ses dents noires, il fascine lui-même comme un pasteur évangélique un peu éméché, bien qu’il s’en défende : les gens viennent pour son programme (« cohérent »...), pas pour lui. Probablement étonné par son propre succès, il faut avouer qu’il en fait parfois un peu trop, et la déception sera proportionnelle à l’enthousiasme qu’il suscite. Malgré de profondes divergences (qui tiennent au fait que je gagne plus de 100 000 euros par mois), je lui souhaite du succès, car il fait une bonne campagne, il est sympathique, et il ne change pas d’avis selon l’interlocuteur, ce qui, en politique à ce niveau, est aussi fréquent que l’oxygène dans l’espace.
9/ Philippe Poutou
Il y eut d’épaisses ténèbres.
— Exode 10:21-29
Avec son nom de peluche et sa prestation à Des Paroles Et Des Actes, Philippe Poutou va probablement atteindre 3 ou 4% des voix au premier tour. En effet, si les Français rechignent à voter pour un dangereux gauchiste qui menace de les étriper, ils n’ont rien contre Gaston Lagaffe : la nonchalance récente (et si peu étudiée…) de Poutou le place à présent dans la catégorie des branleurs qui séduisent. Gaffeur au grand cœur, il gagne des points dans les sondages comme Brandao marque des buts : on ne sait pas d’où ça vient, on sait que ce n’est pas fait exprès, mais ça marche. De toute façon Poutou se fiche de tout ; c’est tout juste si on ne l’imagine pas oublier son slip le jour des élections. On prévoit une possible reconversion dans le cinéma, le théâtre, ou une apparition caméo dans Top Chef. Le Norbert de la politique, en somme.
10/ Nicolas Sarkozy
Tous les premiers-nés mourront dans le pays d’Égypte.
— Exode 12:29-36
Notre président fait penser à un gladiateur chauve, obèse, unijambiste, manchot, ivre, et daltonien. A chaque fois qu’il entre dans l’arène d’un débat, on se dit : « cette fois-ci, ce n’est pas possible, vraiment, vu la situation, il ne peut pas s’en sortir. » Et par miracle, il parvient toujours à dérouiller les lions autour de lui. Il faut dire que les fauves en question, journalistes de leur état, sont souvent drogués pour l’occasion ; en tout cas, ils ne font pas grand-chose pour passer le gladiateur sous leurs dents. Il faut dire aussi que la foule, dans les gradins, ne voit pas très bien le spectacle en bas sur la piste, et que beaucoup sont convaincus de voir le gladiateur éclater les lions, alors que ceux-ci viennent en fait lui lécher le fondement. Le soleil de la crise, bien haut dans le ciel, rend aveugle : on ne voit pas bien le spectacle, on interprète les mouvements comme on peut, les mains en visière. Capable d’affirmer sans rire dans les yeux de son interlocuteur qu’il sera le candidat du changement, Sarkozy aura beaucoup changé pendant son quinquennat. Comme Circé, il passe d’une forme à l’autre : tour à tour riche, pauvre, colérique, tempéré, cultivé, ignare, de gauche (un peu), de droite (…), religieux, laïque — le pauvre électeur échoué sur son île sait qu’il en repartira diminué. Comment cerner cet homme haineux et fascinant qui a su accéder aux plus hauts pouvoirs en annihilant toute concurrence, se servant du pays comme d’un laboratoire, navigant à vue dans le brouillard grâce à son équipage d’estropiés ? (Morano, Lefebvre, Bertrand, Copé, Hortefeu, Guéant, on en oublie.) Comment l’analyser ? Loin des projecteurs, à l’abri du tumulte, dans le silence de l’Histoire. Dans cinq ans. Ou demain.
Le Clasico vu depuis Sarabande
Sarabande. Voilà un vrai village de la France profonde que l’Unesco n’inscrira jamais à son patrimoine. Trop commun, trop vulgaire, pas assez de patine ; il manque trop de dents au cheval pour espérer séduire la secte des Musées. Les rues sont vides, les gens sont vieux et mal habillés. Depuis qu’on ne peut plus boire avant de conduire, le club de foot local — la Juventus de Sarabande, division d’honneur — cherche des subventions, des supporters, une charnière centrale et quelqu’un pour gonfler les ballons. On ne trouve même pas une malheureuse ruine que la Terreur aurait semé sur son chemin pour remplir des siècles plus tard les dépliants touristiques. Parfois, des amateurs de Haendel passent ici et se rendent compte au bout de deux minutes que le village n’a rien à voir avec le compositeur ; on les voit errer d’un trottoir à l’autre, bredouilles, le regard plein de cette mélancolie du touriste floué. C’est un village charmant, pourtant, avec ses codes à lui, ses traditions. Son maire agriculteur tamponné « Divers Droite », élu à 73% devant le candidat Front National. Trois commerces qui ont résisté à la crise : le PMU, un coiffeur et une station-service qui vend aussi de la bière et le dernier Prix Goncourt. Deux artères principales : l’avenue de Gaulle, qui croise l’impasse Poulidor au niveau de la Poste. Partout ailleurs, des champs de blés sous la pluie. Des silos qui contiennent Dieu sait quoi. La grande ville la plus proche (Montargis) est à vingt kilomètres. Il est possible qu’on se fasse un peu chier à Sarabande, mais c’est l’endroit qu’a choisi Albert Aisselles pour finir ses jours.
Le bus me dépose sur la place de l’église. Le PMU est ouvert à côté des marches humides. Sous un store, un habitué sirote son blanc en lisant l’Equipe. J’entre dans le bar pour m’abriter et discuter un peu. Le patron a l’air sympathique : chemise ouverte sur le torse, gourmette, moustache gauloise, début de mulet dans la nuque. Un demi, et son petit frère oui. On cause un peu. J’apprends que c’est le cousin du maire, il possède le bar et la station-service. Il n’est pas en très bon terme avec le marquis local. Je lui demande s’il connaît Albert Aisselles, il soupire dans sa moustache. « Encore un curieux ? Vous perdez votre temps. » Je commande une troisième bière dans l’espoir de lui délier la langue (et parce que j’aime bien être ivre.) « Le vieux Aisselles, vous n’en tirerez rien. Il y a toute une palanquée de gens qui viennent le voir, des jeunes comme vous, il ne leur ouvre pas. C’est un vieux cinglé qui passe son temps à se masturber. » Le type qui lisait l’Equipe nous rejoint. « Je vous ai entendu parler d’Aisselles, ce bon à rien. Il est devenu infect depuis qu’il a publié son bouquin. Déjà qu’avant, bon… » J’apprends avec un pincement au cœur que Nancy a perdu contre Evian-TG.
Je sors du bistrot de bonne humeur, mais l’effet de la bière retombe vite. Comment approcher Albert Aisselles ? Le vieux n’a pas l’air commode. Je n’ai même pas une carte de presse pour me présenter et demander une entrevue, je viens comme ça, de mon propre chef. Je ne suis qu’un jeune curieux et donc presque rien aux yeux de mon héros, qui déteste les jeunes, et qui doit probablement détester les curieux aussi. Je me suis choisi un guide difficile. Je ne suis pas le seul : tous les esthètes éparpillés en France boivent les écrits d’Aisselles comme du petit lait. Nous formons une secte, mais une secte morale, non lucrative ; nous n’apparaissons pas sur le radar visqueux de la Miviludes.
Je suis devant la maison d’Aisselles. Je ne saurais dire ce qui m’a tant plu dans Masturbez-Vous !, son pamphlet séminal, mais c’est un livre qu’on aime et chérit comme son propre enfant. La Bible du mal-pensant. Un antidote radical contre le politiquement correct. Un livre - coup de poing contre la pensée unique, cette hydre increvable alimentée par les médias de masse. Si la plupart des pamphlets sont des crachats, Masturbez-Vous ! tient du glaviot mâché et remâché qu’on enfourne de force dans l’œsophage de son ennemi. Daté ? Haineux ? Etouffant ? On jugera sur pièce. Le temps de quelques pages, Aisselles ressuscite le Céline de l’Ecole des Cadavres (le seul livre correct du pharmacien de Meudon.) Je suis là pour découvrir l’homme qui se cache derrière la plume acide, le tireur qui se planque derrière une mitraillette à mots (ou à maux ?) Même si pour être honnête, la tentation de rencontrer un ancien collabo, biographe officieux de Maurras, qui a slalomé au gré des époques entre Action Française, l’OAS et Occident, a pesé dans ma décision. L’amour des salauds ne s’explique pas. Le vice a bonne postérité chez les étudiants esthètes épris d’absolu.
Je frappe. Contrairement à mes attentes, Aisselles ouvre la porte et après avoir vérifié que je n’appartient pas à la police républicaine (« vous avez plutôt l’air d’un puceau »), il accepte ma demande d’entrevue.
Sa baraque est celle d’un bourgeois moyen : on y trouve les Œuvres complètes de Platon, Aristote, Spinoza, Kant, Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche, Ricoeur, Steiner, Muray, mais aussi La Cité de Dieu de Saint Augustin, la Somme Théologique Saint Thomas d’Aquin, ou encore Pascal, Bossuet, et la divine Weil. Tout Balzac, mais aussi Hugo, Chateaubriand, Bloy, Gourmont, Mirbeau, Daudet fils, Violin, Léautaud, Roussel, Brasillach, Rebatet, Bernanos, Green, Mandiargues, Bataille, Sade, Rabelais, Schwob, Lautréamont, Baudelaire, Proust, Céline, etc. Des milliers de vinyles, consacrés de façon exclusive à la musique classique. Aisselles se ramène avec un carafon de gros rouge et l’entretient démarre.
Bonjour monsieur Aisselles.
Bonjour.
Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier. Je ne pensais pas que vous accepteriez cette rencontre.
Vous tombez pendant une de mes pauses.
L'âge n'a pas de prise sur vous. Vous avez l’air en grande forme pour un homme de cent vingt-sept ans.
Merci. Ce n'est pas moi qu'il faut féliciter, mais la masturbation.
On sent chez vous une grande nostalgie du XIXeme siècle, la période Mercure de France, la décadence. Vous sentez-vous le dernier dinosaure d’une lignée vouée à disparaître ?
Euh non, tout ça, je m’en branle un peu.
Tout de même, on n’écrit pas un livre comme Masturbez-Vous ! sans raison. La jeunesse s’est emparée de votre message : on voit partout, dans les rues, les écoles, les magasins, des jeunes gens qui se masturbent, on dirait qu’ils ne savent rien faire d’autre. Ces jeunes désoeuvrés vous ont pris comme modèle. Vous devez bien vous sentir un peu fier, non ?
Ecoutez, non. Je n’ai rien à voir avec tout ça. Je n’y suis pour rien — enfin, vous n’allez tout de même pas prétendre que j’ai inventé la masturbation, non ? Je ne suis pas SI vieux (sourire entendu.)
Plusieurs courants de pensée se chevauchent dans votre livre. Chez vous, la littérature n’apparaît pas comme un remède, plutôt comme la maladie. Est-ce que l’écriture est un symptôme ?
Je ne sais pas. Je ne me souviens plus très bien de ce que j’ai pu raconter. Vous savez, j’ai écrit ce livre comme ça, entre deux branlettes…
Dans votre biographie de Maurras, vous avez sorti ce mot fameux : « La vie, c’est une charogne, un steak avarié servi sur la poubelle de l’histoire ; si on veut la manger, il faut épicer la saloperie, et Action Française, voilà, c’est le poivre qui pétille sous la langue, la douche qui rince la chair. » Etes-vous toujours en phase avec cette citation ?
Oui, oui.
On parle encore de votre passé trouble pendant la guerre…
(Il me coupe.) Ecoutez, tout le monde me rappelle ça à longueur de journée, ça suffit. Je n’ai pas été un héros, et alors, vous en êtes un, vous ? Il n’y a aucune preuve, je n’ai rien fait de mal. Je dis juste une chose : avant la guerre, je me masturbais, et pendant l’Occupation, bon, je me masturbais aussi. Qui dirige l’état, qui collabore avec qui, ce n’est pas mon souci. Je ne m’occupe pas de politique. Aujourd’hui, on dirait qu’il faut des raisons politiques pour se masturber, c’est incroyable, non ? Moi je dis juste : masturbez-vous. C’est un cri du cœur. Quelque soit l’objet qui occupe vos pensées : votre belle-mère, un téléphone, une orange pelée, une collection de timbres — ça n’a pas d’importance. Il faut se masturber, c’est sain. C’est le principe lui-même qui est sain.
On dit que vous êtes un homme à femmes…
Non, non. Moi, je suis un homme à branlettes, les femmes, je n’y touche pas, je n’y ai jamais touché, quel intérêt ? Ce n’est pas l’Amour qui m’intéresse, mais mon amour-propre, le mien, l’unique. Allons, les femmes, fiston, vous les avez lues ? (Il glousse.)
Vous ne passez pas souvent à la télévision. Y a-t-il une place, à notre époque, pour une parole corrosive comme la vôtre ?
Bon, excusez-moi, mais je commence sérieusement à m’emmerder. (Il se lève et part s’enfermer dans sa chambre.)
Dehors, la pluie a cessé. Sarabande s'évapore dans le silence. Je retourne boire quelques verres au PMU. L’humeur revient très vite : ce soir, littérature ou pas, c’est le Clasico.
Le Onze de Départ
En réaction à l'article de mon ami aigri, voici une version personnelle des onze meilleures chansons françaises du monde. Le classement est biaisé, imparfait, parfois de "mauvais goût" (?) et pourtant... Quelques grands chanteurs sont restés sur le banc (Murat, Miossec, Ferrer, Barbelivien), mais toute sélection nécessite des sacrifices, et dans l'intérêt du collectif, il fallait écrémer. L'équipe se tient, au final, et peut affronter sans rougir les armadas anglo-saxones.
Dans ce genre d'article, la tentation est grande de dire du mal de beaucoup de gens pour s'amuser, balancer des petites fautes dans le dos de l'arbitre, mais bon, les moqueries, "on connaît la chanson", si j'ose dire, alors la tendance sera plutôt aux louanges.
Quelle ligne générale se dégage de l'ensemble ? Je ne sais pas trop ; un certain penchant pour la niaiserie et les chansons tristes, probablement, parce que des grandes chansons très joyeuses, ce n'est pas facile à trouver.
Dans l'intérêt dramatique, c'est organisé par ordre croissant de dévotion.
Sylvie Vartan - La Plus Belle Pour Aller Danser
On est d'accord : Françoise Hardy a une belle voix, elle est en couple avec un ivrogne rigolo, et compose ses propres chansons, pour un résultat souvent charmant. Mais on a le droit de préférer ce monument indépassable de Sylvie Vartan, qui nous sort le grand jeu sur une trame doo-wop on ne peut plus banale. Murmures, amorces de gémissements, allusions à peine voilées au dépucelage : tout est réuni pour faire fondre le coeur des lycéens complexés. Sylvie laisse entrevoir en quelques minutes les difficultés de la séduction, ces fameuses soirées où "les garçons et les filles ne se mélangent pas", sans jamais donner l'impression de verser dans le cynisme. Et derrière une satire de la compétition sexuelle (tout Houellebecq est déjà présent ici), on devine une réelle tendresse pour les émois adolescents. On en rougit encore aujourd'hui.
Jacques Dutronc - Le Petit Jardin
Dutronc a été très fort pendant quelques années, avant de devenir un personnage attachant aux cheveux sales, une sorte d'Olivier de Kersauzon qui ne naviguerait pas. A côté des "jerks au vitriol", il y avait surtout ces ballades où il croonait toutes dents dehors sur des choses improbables (les filles, les playboys, Arsène Lupin, etc.) La plus belle, c'est évidemment cet hommage ravissant à un jardin parisien amené à disparaître à cause des immeubles alentours. On ne sait pas trop si Dutronc était vraiment concerné par les relents écolos de la chanson, mais l'interprétation est si tendre que les doutes s'effacent. Le jardin finit par atteindre une dimension cosmique ; ce n'est plus un square miteux, mais bel et bien l'Eden perdu que nous chante Dutronc. Après s'être inspiré des Kinks pour ses "jerks au vitriol", il leur emprunte les ballades flemmardes et les sanglots sur une époque révolue. A déguster en attendant la reprise jazz manouche.
Hugues Auffray - Céline
Contrairement aux apparences, ce n'est pas un hommage à l'écrivain fatigant qui a su "mettre la langue parlée sur papier", ni une attaque bien-pensante contre "l'artiste génial mais homme discutable ". Le sympathique et inusable Hugues Auffray nous parle, sur un tapis de mandolines, de sa soeur, une vieille fille qui n'a jamais trouvé l'amour. (Personne ne l'a mentionné, mais le narrateur est tout de même vicieux : pourquoi vient-il narguer la pauvre Céline en insistant sur ses échecs ? Ne préférerait-elle pas qu'on la laisse tranquille ? Passons.) Le refrain (déchirant) a des accents napolitains, le final ("ne pleure pas, ne pleure pas") donne envie de pleurer, c'est une nouvelle réussite pour l'homme qui a réussi à rendre Dylan intelligible dans l'Hexagone.
Dalida - Le Temps des Fleurs
Il n'est bien évidemment pas question de prétendre ici que tout est génial chez Dalida, et on sait bien que la chanteuse est souvent sujette à moquerie, mais tout de même, ce Temps des Fleurs... Raillée en son temps par des comiques d'extrême-droite (P. Desproges en tête), l'infortunée Iolanda Cristina Gigliotti est venue en France et a épousé notre culture jusqu'à sortir cette chanson bouleversante. Londres, les tavernes, la brume, la foi perdue, le désespoir -- les ingrédients d'une grande chanson sont réunis. On peut également insister sur la mélodie italienne mélodramatique (ça marche toujours dans la variété française, voir L'Eté Indien ou Et Si Tu N'Existais Pas), les cheveux qu'elle triture comme de la pâte à pain, ou l'accent. Qui, aujourd'hui, se soucie encore de P. Desproges ?
Alain Bashung - Samuel Hall
Quand Bashung montait sur scène à moitié mourrant, ils étaient nombreux à louer son génie, à raison. On insiste souvent dessus, mais c'est en effet réjouissant de savoir qu'un artiste aussi exigeant a rencontré très vite le succès populaire. Ses paroles n'ont souvent ni queue ni tête, mais ça sonne. C'est une figure incontournable de la chanson française. Un top sans Bashung c'est comme un top sans Brel : ça n'a pas de sens. Quelle chanson retenir dans sa discographie ? Etrange Eté ? La Nuit Je Mens ? On se décide finalement pour l'infernal Samuel Hall, description chirurgicale d'une gueule de bois. Rythmique en pleine tachycardie, nausée, engueulades, fond du trou -- Bashung savait de quoi il parlait, et on est littéralement transporté par son cafard cosmique. A noter que le grand Johnny Cash lui-même a repris la chanson dans une version "country-folk" plutôt agréable.
Marie Laforêt - Les Vendanges De L'Amour
Avant d'être sortie du placard par Laurent Ruquier, Marie Laforêt était surtout connue pour ses belles chansons, sa voix sucrée, et son adaptation de Paint It Black qui lui valut les louanges de Jagger en personne. Quelle chanson retenir ? Les Vendanges, bien sûr, avec leur mélodie entêtante, le contre-chant à la flûte, ce mélange hypnotique entre naïveté, insouciance, optimisme béat et inquiétude réelle (les amants de la chanson se sont-ils revus pour faire les Vendanges de l'Amour ? Les Vendanges sont-elles métaphoriques ? On ne sait pas.) On ne comprend pas trop ses choix de carrière ultérieurs, mais pour ces quelques minutes de joie, on pardonne tout.
Gérard Manset - Il Voyage En Solitaire
Alors oui, évidemment, un album entier de Manset, il faut tenir. Selon l'humeur, on peut trouver ça exigeant ou, c'est probable, pompeux. Constructions labyrinthiques, chansons à tiroir, effets de manche grotesques -- au final, c'est dur de ne pas s'endormir... Mais quand il pond ce titre, toutes les plaisanteries prog sont oubliées. Trois accords, quelques lignes qui tapent sur l'épaule, et un côté "éternel" un peu forcé peut-être mais ce n'est pas bien grave. Bashung ne s'y est pas trompé, qui a repris le morceau pour cloturer son tout dernier disque, comme un adieux doucement rêveur avant de passer l'arme à gauche. Sa version est bien meilleure (il faut préparer les mouchoirs à côté) mais rendons hommage ici à Manset qui s'est abreuvé, au moins une fois dans sa vie, à la source des très grandes chansons.
Georges Brassens - Les Passantes
C'est un peu vexant de choisir une chanson de Brassens dont il n'a pas signé le texte, évidemment, mais c'est dire à quel point cette déclaration fascine. Sur un sujet familier à tous les hommes (et à quelques femmes, j'imagine, ce n'est pas le moment de faire de la discrimination), le moustachu donne dans la surproduction (il y a un violoncelle) et hoquette plus qu'il ne chante ce bijou d'Antoine Pol, poète français né à Douai le 23 Août 1888 et mort à Seine-Porte le 21 Juin 1971. C'est à la fois très beau et, bien sûr, désespérant : la déclaration tombe dans l'oreille de trois milliards de sourdes.
Renaud - Mistral Gagnant
Avant les collaborations avec sa femme ou le naufrage irlandais, avant les albums en duo avec Ingrid Betancourt, avant qu'il ne devienne un ex-alcoolique déprimé qui déclare en interview qu'il n'a plus rien à dire, Renaud Séchan écrivait des chansons populaires dans les années 80 sur les cités, les mobylettes, la mer, ou l'amour. Si les fresques banlieusardes ont logiquement pris quelques rides, les ballades se portent elles très bien. A son meilleur, Renaud avait un talent d'évocation impressionnant et parvenait à émouvoir avec presque rien (Manu, En Cloque, etc.) On force peut-être la comparaison, mais quand il s'en donnait la peine, il avait quelque chose d'un MacGowan français, celui de Lullabye Of London par exemple. Mistral Gagnant est évidemment sa plus belle chanson, d'une simplicité désarmante, et même si on l'a entendue trop souvent en fin de mariage ou au festival de Reblochon-des-Prés, rien ne peut entamer ce petit banc où les jeunes amants ont gravé leurs premiers émois. Après un sursaut agréable (Boucan d'Enfer), il n'y a pas grand-chose à sauver dans sa fin de carrière... On espère sincèrement qu'il se porte bien, et que le coeur gros comme ça qu'il a pu montrer dans ses plus belles chansons n'est pas trop difficile à combler.
William Sheller - Un Homme Heureux
Il n'a pas l'air très rock'n'roll, ce Sheller, mais quel talent... Mélodiste de haut vol, il s'est parfois perdu dans des albums cartoons avec trop d'arrangements, trop d'idées, trop de ketchup. Comme beaucoup, c'est quand il choisit la simplicité qu'il brille, et c'est peu dire qu'il a touché juste avec cet Homme Heureux qui se révèle en fait être incroyablement plombant. Pas la peine de décrire la chanson : le texte dit tout, c'est triste, et le piano ne fait rien ou presque. On ne sait pas qui est le plus déprimé entre le chanteur (visiblement sous Lexomil) et l'auditeur à la fin des trois minutes.
Michel Polnareff - Ring-A-Ding
Pas facile de choisir, évidemment. Pendant quelques années, cet homme a touché le génie absolu avant de devenir une sorte de Johnny Winter tex-mex au bronzage exagéré. Tout le monde le sait mais répétons-le quand même : personne en France, avant ou après, ne lui arrive au dessus en terme de mélodies. Mais la mélodie ne fait pas la chanson, il y a d'autres critères à prendre en compte, et c'est uniquement pour ça qu'il loupe le podium (j'espère qu'il ne m'en veut pas.) Ring-A-Ding est une démonstration. Dans les mains de quelqu'un d'autre, on frôlerait la novelty song, avec le gimmick idiot du xylophone. Pourtant on sent derrière cette farce une sorte de mélancolie diffuse. La mélodie est triste, sentiment renforcé pour les arrangements féériques (une constante chez lui) de celesta, glockenspiels, cloches, cordes pincées, etc. On ne sait toujours pas très bien ce qu'est le Ring-A-Ding, mais le pouvoir enchanteur de la chanson n'est pas prêt de disparaître.
Serge Reggiani - Sarah
Là encore, difficile de choisir. L'Italien ? Si Tu Me Payes Un Verre ? La Vieille ? Elles pourraient toutes convenir. Mais choisissons Sarah pour rendre hommage ici à son compositeur, le grand Georges Moustaki. Son nom fait peut-être ricaner les plus jeunes, mais quand il écrit, il faut suivre... Composée pour les 21 ans de sa femme, Sarah évoque la vieillesse et ses naufrages. Comme toujours avec Moustaki c'est très bien écrit, bien composé (cette suite d'accords !), tendre, sans aucune trace du second degré navrant qui ruine tant de chansons contemporaines. Et qui d'autre que Reggiani pour la chanter ? Le plus beau timbre du siècle dernier nous livre sa copie habituelle : douleur contenue, sobriété terrible, larmes ravalées... A noter que Baudelaire, parolier honnête d'habitude, livre une préface ampoulée et hors de propos.
Christophe - Les Paradis Perdus
Point lacrymal. A égalité avec Les Mots Bleus, l'ahurissante Dolce Vita, ou Les Marionnettes... Ses albums sont inégaux, mais les grandes chansons sont parmi les plus belles jamais entendues. Le style de Christophe a déjà été décrit en long et en large. Ce mélange improbable de beauferie et de sophistication, les nappes de synthés, les modulations acrobatiques dans les suites d'accords, les références constantes et hilarantes au style vestimentaire, la voix haut perchée, comme s'il venait de se cogner l'orteil dans une porte. C'est un "ovni" comme on dit chez les Inrocks. Mais rien ne parvient vraiment à expliquer ce que l'auditeur ressent en tombant là-dessus. Le paysage sonore suggère un champ de ruine, un manège (les souvenirs ?) qu'on active une dernière fois avec une lassitude terrible. Dans sa veste de soie rose, probablement avec un cocktail italien à la main, Christophe ne donne pas vraiment l'impression qu'il va les retrouver, ces Paradis Perdus. A noter que le live 2002 est indispensable, puisqu'il concentre (en gros) ses meilleures chansons dans des versions épurées, encore plus tétanisantes.
Joe Dassin - Salut Les Amoureux
Le grand gagnant était facile à trouver. Parmi les dizaines de chansons indispensables de Joe Dassin, comment ne pas retenir Salut Les Amoureux, sa reprise de la grande chanson de rupture de Miossec ? La voix de Joe Dassin ne vieillit pas pour une bonne raison : il n'en fait jamais trop. Pas de vocalises, de tremblements, d'effets faciles, il chante, point, et cette sobriété est parfaitement mise en valeur par les mélodies accrocheuses. Ici, bon, on se doute que ça ne va pas bien fort, ce sont les derniers instants avant le départ. Le couple contemple sa ruine sans effusion. Derrière la musique enjouée, le désespoir, comme toujours chez Joe, est contenu, doux-amer. Il ne va pas se mettre à pleurer - à quoi bon ? Le costume est clinquant, mais qu'on ne s'y trompe pas : derrière les sourires, c'est bel et bien une chanson affreusement sinistre, comme l'illustre son dernier couplet avec la patronne du café.
Reggiani, 3/6
1. Le Pont Mirabeau
Un homme au regard usé récite un poème d'Apollinaire sous la pluie. Tout Grand Corps Malade se trouve déjà ici, en plus gominé.
Note : B
2. Le Premier Amour Du Monde
Les deux premiers amants de l'Histoire ne connaissaient pas le PACS, le planning familial, ou Facebook, et pourtant leur innocence a inondé le monde. Tout ce qui est venu par la suite n'était qu'une pâle tentative pour reproduire la pureté originelle, mais après Adam et Eve, il n'y avait déjà plus rien à dire.
Note : A
3. Les Mensonges d'Un Père A Son Fils
Un père alcoolique et brisé tente de rassurer son fiston : dans la vie, les femmes ne vous quittent pas, les amis ne meurent pas, on se sent bien sur terre, etc. Hélas, il se révèle plus inquiétant qu'autre chose, et il y a fort à parier que le fiston en question va aborder l'existence avec des complexes insurmontables.
Note : A
4. Mathusalem
Un homme contemplatif pense à la vie amoureuse de Mathusalem (qui a duré quelque chose comme sept cents ans) et se demande si lui aura la force d'aimer aussi longtemps. Voici les trois premières minutes du marathon.
Note : C
5. C'Est Comme Quand La Mer Se Retire
Impossible de savoir précisément de quoi parle la chanson, mais son impressionnisme maritime séduit. Déluge sonore noyé sous les cordes, on s'y perd comme dans la nouvelle de Poe, celle qui parle de sardines et d'une folie sans âge.
6. Les Fruits De Mer
7. Ce N'Est Pas Moi Qui Chante
8. L'Arabe
Note : A
9. Le Déjeuner De Soleil
Note : A+
10. Les Promesses
Note : A+
11. L'An Mil Neuf Cent Soixante Et Huit
Note : A+
12. T'As L'Air D'Une Chanson
Note : A+
13. Pericoloso
Note : A
14. Villejuif
Note : A +
15. Le Monsieur Qui Passe
Note : B
16. La Pause Tendresse
Note : B
17. Tu Vivras Tant Qu'On T'Aimera
Note : C
18. Un Menuisier Dansait
Note : B
19. Ce Soir Mon Amour
20. Chanson de Maglia
Note : A
21. Et La Fête Continue
Chanson vieille France avec piano de bastringue, ivrogne et bonne humeur. Zaz a aujourd'hui pris la relève.
Note : B
22. La Chanson De Paul
Attention : gouffre. Paul s'enivre avant de dormir. Oui, il avait promis, mais il boit quand même. Sa femme part se coucher, il reste seul avec ses souvenirs et un roman qu'il n'écrit pas. Le passé exaltant ne parvient plus à chasser la fatigue. On ne sait pas quand les choses ont déraillé, on imagine que la transformation a été lente, insidieuse. Pire que tout, on imagine que la situation peut encore durer comme ça pendant des années, entre indifférence et sommeil. Chef d'oeuvre.
Note : A+
23. Journal
Placé entre deux sommets, cet extrait de journal intime semble un peu banal. Hommage sympathique néanmoins au plus grand genre littéraire qui soit.
Note : B
24. Si Tu Me Paies Un Verre
Plus terrible encore que Time Between Bottles Of Wine par Waylon Jennings, cette complainte d'un pillier de bar à bout de souffle, atteint d'une gueule de bois permanente. Il ne vit que pour le prochain verre, celui au bout duquel sont pendus tous ses espoirs qui disparaitront en une gorgée — en face de lui, un homme mystérieux, qui peut être le Christ ou même une canaille. Malgré l'ambiance fraternelle digne de Blondin, on ne sait pas si le verre en question est payé, ni même s'il est déjà question du prochain. L'ardoise s'annonce corsée.
Note : A+
Reggiani, 2/6
1. Ballade Pour Un Traître
Le John Wesley Harding de Reggiani. Ici la figure du bandit idéalisé est celle du traître, Judas Iscariote (plus chargé en symbolisme qu’Eric Besson.) Une flûte gorgée de chagrin et d’écho nous plonge droit en Judée, au temps du christianisme balbutiant. Mais l’Histoire est changée : on ne sait comment, le crime est commandité par une femme. Judas le mal aimé a donc trahi le Christ par amour — ce qui n’est pas si éloigné des exégèses fascinantes qui courent sur le personnage, dont le sacrifice infâmant a permis la Résurrection. Qui se soucie encore de la tragédie de Judas ? Citons Juan Asensio, l’inquisiteur basque, avec sa Chanson d’Amour de Judas Iscariote promise à une très grande postérité.
Note : A
2. Bonne Figure
Sur une trame harmonique proche de Nights In White Satin, un homme au bout du rouleau tente de sauver la face : que sa compagne parte ou pas, qu’elle revienne ou pas, cela ne change rien pour lui, il gardera bonne figure. Bien sûr, l’interprétation cabossée laisse suggérer qu’il n’en est rien, et que s’il parvient à faire semblant le temps de trois minutes, c’est au prix de longues nuits passées à pleurer sous les couettes pour se construire une carapace. La voix de Reggiani résonne sous les écailles, affaiblie ; sa bonne figure laisse une bonne impression.
Note : A
3. Le Vénusien
Youp-la-boum : un air de samba, et Reggiani se glisse dans la peau d’un extra-terrestre pour accabler la Terre. Le principe rappelle vaguement les Lettres Persanes en beaucoup plus rouge, une distanciation candide adaptée au printemps 68. On peut, c’est logique, trouver ça daté, et préférer les chansons d’amour éternelles.
Note : C
4. La Neige
C’est une chanson sur la neige. Au début, elle est associée à l’innocence : c’est la camarade de jeux des enfants rêveurs et solitaires. Son édredon recouvre les champs boueux, elle scintille sous un soleil pâle, telle une mer de diodes. Mais bien vite, Reggiani se met en colère, et l’on découvre la vraie nature de la neige : la mort, la désespérance qui fouette le visage des vagabonds, le givre de l’âme, etc. Conclusion amère et revancharde qui jette un froid.
Note : B
5. Rupture
Tout est dans le titre. Cinq minutes apocalyptiques et désespérées sur la fin d’une relation. Pas la moindre pause pour reprendre son souffle ou sécher ses larmes. Le climat est étouffant : si Brel donne parfois l’impression de coller aux bottes, Reggiani verse très peu dans le lyrisme, il ne s’apitoie guère — c’est fini, il n’y croit plus. Résigné, il se remémore les bons souvenirs avec tendresse, sans les jeter au feu, mais à quoi bon continuer, si ça ne marche pas ? La distanciation rend la chanson encore plus accablante, et la dernière minute n’est qu’un long murmure qui n’en finit pas de mourir.
Note : A+
6. L’absence
Un homme triste et maussade nous annonce l’arrivée de l’absence, qu’il semble connaître mieux que personne. L’absence d’un enfant, d’un amour — peu importe le couteau, la blessure n’en finit pas de saigner. Perdu dans la solitude, le narrateur idéalise son manque et lui prête les traits d’une femme cruelle. La joie contenue et ironique de l’interprétation (« L’absence ! La voilà !… ») sème le trouble : on a l’impression que le héros s’amuse à perdre ses relations pour s’enfermer dans les pleurs. Au final, on ne sait rien de son histoire, mais le sentiment est décrit à la perfection.
Note : A
7. La Putain
Est-on vraiment un chanteur si l’on a pas raconté une fois au moins une histoire d’amour ratée avec une prostituée ? Le narrateur, un homme nostalgique et plaintif, se remémore les premiers émois de sa jeunesse, lorsqu’il épiait une fille de joie soudée à son réverbère. Entre garçons, ils se racontaient les charmes de la déesse qui roulait plein fard et entretenait leurs rêves humides. Ironie de l’histoire : tous les amis du narrateur ont fini par épouser une putain (on ne sait pas trop si c’est une attaque contre ses amis, ou contre les femmes en général — on comprend juste que le narrateur, lui, est tout seul.) Reggiani chante avec tendresse les atours de cette « p — point de suspension » (pour éviter de dire le mot « putain », qu’il prononce pourtant plusieurs fois quelques lignes plus bas) et malgré le sujet un peu crispant, la chanson est très réussie. Tragédie de l’histoire : on devine que la prostituée en question ne se rappelle pas du tout du petit garçon qui la reluquait avec innocence. Et comme l’époque a changé, il faut bien entendu s’indigner et préciser, pour ne choquer personne, que la femme de la chanson ne faisait pas ce métier par choix : au fond elle n’aimait pas ça, elle était forcée de le faire à cause d’impératifs économiques et sociaux, etc.
Note : A
8. Comme Elle Est Longue A Mourir Ma Jeunesse
Un homme poitrinaire et malheureux se sent maudit par sa jeunesse. Il n’arrive pas à oublier cette époque insouciante où tout lui paraissait plus facile, plus majestueux ; les bons sentiments lui collent à la peau comme de la crotte et l’empêchent d’appréhender la vie adulte. L’espace d’un instant (le pont), la chanson s’envole : la larve humiliée se rêve papillon et fonce vers la lumière aveuglante de la liberté — pour s’y brûler les ailes, évidemment, et replonger aussitôt dans la léthargie initiale. Le message est clair : les souvenirs sont une prison, un fardeau que l’on porte comme une croix sur une pente savonneuse.
Note : B
9. Va-T’En Savoir Pourquoi
Avant les Ch’tis, l’histoire d’un gars du Nord qui déserte les houillères et la pluie pour les contrées exotiques et une vie de bohème au milieu des femmes. Faussement ingénu, le narrateur se demande ce qui a bien pu pousser le héros à effectuer un tel revirement. C’est sans doute sympathique à écouter quand on vient d’une région peuplée d’ivrognes consanguins au patois pituiteux, mais ce n’est pas non plus extraordinaire.
Note : B
10. Ma Fille
Même histoire que « Votre Fille A Vingt Ans », mais cette fois-ci il n’y a aucune trace d’ironie douce-amère : on se retrouve au cœur d’un drame familial. Un père surprotecteur voit partir sa fille comme s’il perdait un bras. Résigné, il sait que la vie est ainsi faite, mais ça ne le console pas vraiment. Rien ne semble pouvoir sauver cette relation complexe que l’émancipation va briser du jour au lendemain : la complicité tournera à la politesse, le merveilleux sera mis en vitrine dans des souvenirs trop vagues… C’est d’autant plus triste qu’on devine entre les mots que le père est un homme plutôt mélancolique et déprimé dont la fille était la seule joie ; en toile de fond, on devine cet « après », ce manque d’entrain qui va prendre le pas sur tout, et qui, si on était à la place de la fille, nous remplirait de remords. Très belle chanson.
Note : A
11. Dans Ses Yeux
Un homme poète et mystérieux raconte tout ce qu’il voit dans les yeux de sa compagne. C’est mignon, et on se doute qu’il ne pourrait pas être aussi prolixe en parlant de son nez.
Note : B
12. L’Italien
Un immigré italien chétif et larmoyant revient au foyer après avoir abandonné sa famille pour vivre le rêve américain (le voyage a duré dix-huit ans.) Il frappe à la porte avec une boule dans la gorge, et supplie pour qu’on lui ouvre. L’angoisse des retrouvailles lui inspire des paroles peu diplomates (« Il ne me reste qu’une chance / C’est que tu n’aies pas eu ta chance. ») L’italien s’attend peut-être à retrouver une maison conforme à ses souvenirs heureux mais l’atmosphère est viciée : la chanson repose sur une tension créée par la porte qui ne s’ouvre pas. Quand il comprend enfin que la femme qu'il aimait n’habite plus ici et que les lumières s’éteignent, il adresse un cri déchirant à l’humanité entière pour que quelqu’un, quelque part, lui ouvre une porte ; un cri existentiel, insoutenable. Chanson tétanisante.
Note : A+
13. Edith
Un homme faible et chagriné écoute Edith Piaf seul chez lui. Des sillons lui parvient une mélodie familière, mais il craint ce soir d’y trouver un sens nouveau, un sens plus désespérant encore (il n’a pas l’air au mieux de sa forme.) Il constate, songeur, que Piaf n’a pas connu le temps des minijupes. Comme toutes les chansons de ce style, c’est plutôt émouvant, même pour les âmes esseulées qui ne supportent pas les ricanements de mouette de la Piaf.
Note : B
14. La Cinquantaine
Evocation tendre du demi-siècle. Trop tendre, peut-être — au risque d’être mollasson. Mais c’est probablement très bien quand on a cinquante ans ou qu’on vote centriste ; la note augmentera peut-être dans quelques années.
Note : B
15. Parler d’Amour
Un noctambule amer et pensif revient sur sa vie sentimentale (en ruine.) Il se demande si parler d’amour est possible ; la réponse finale, semble-t-il, est non. Ambiance à la Bacharach, toute en accords septièmes et trompettes relaxées. Agréable mais rien de très marquant.
Note : B
16. Un Taxi Passe
Tableau impressionniste du Paris nocturne, ses taxis, ses bistrots, ses téléphones qui sonnent et que personne ne décroche. Les arrangements suggèrent l’angoisse ; c’est la nuit des crans d’arrêts, de la paranoïa tardive, quand tout est perçu comme une agression. Le narrateur, lui, un homme anxieux et dévasté, évoque son grand amour qui repose six pieds sous terre (ou dans la mer : la chanson se contredit.) Les taxis conduisent tous au désespoir et sont perçus comme des pirogues voguant vers l’enfer. Reggiani, en Virgile imperturbable, nous tend la main et prépare la descente.
Note : B
17. Le Vieux Couple
Une femme s’adresse à son mari très malade et déprimé. Elle se rappelle de leur rencontre, évoque la magie initiale qui présidait leur union. A présent, ils ne sont plus que des amis, des frères et sœurs . Elle l’empêche de boire, et le réconforte quand il pleure. Leur histoire commune comporte autant de joies que de crises et trahisons, et pourtant on sent chez elle une tendresse réelle pour l’homme qui a partagé sa vie, tendresse qui pourrait bien, à ce stade, n’être que de la pitié. La parole de la fin, dans sa sécheresse, résume tout : elle ne veut pas qu’il meure. Glacial.
Note : A+
18. Hôtel Des Voyageurs
Dans une chambre d’hôtel, un homme perdu et résigné cherche à raisonner sa compagne. Ils se sont connus dans cette chambre, où M. Machin leur jouait sa polonaise. Ils se sont dit adieu des dizaines de fois avant de se retrouver ici. Métaphore de l’amour, ou de la prison, ou du temps qui passe, l’hôtel est cet endroit où l’étincelle initiale perdure, et où les deux amants finissent par se retrouver après l’orage, conscients à présent que malgré leur haine commune, ils ne peuvent plus se quitter. Le cinéma est évoqué tout au long du texte, mais la plus grande comédie, c’est celle que nos héros se jouent entre eux. Chanson plus grande que la vie.
Note : A+
19. La Maison Qui N’Existe Plus
Un homme nostalgique et cafardeux repense à une maison qui n’existe plus, si ce n’est dans son esprit. En rêvant il peut y retourner pour sentir son cœur battre (on comprend au fur et à mesure qu’en plus d’une maison, il a également perdu une femme.) On ne sait pas qui, entre le narrateur et la maison, est le plus en ruine.
Note : B
20. Le Grand Couteau
Un homme psychotique et nihiliste veut tuer un autre jeune homme. Il dit qu’il possède une lettre de lui, et il veut le tuer, on ne sait pas pourquoi. En ouvrant l’enveloppe, il découvre une photographie : sa victime a un visage préservé, celui d’un « ancien enfant ». L’écriture laisse supposer une âme de poète, délicate. Pourquoi veut-il le tuer alors ? C’est le premier twist (après deux minutes énigmatiques) : parce que le nom de sa compagne apparaît dans la lettre. On pense alors tenir une chanson sur la jalousie, la vengeance. Il avoue son projet à la compagne qui se met à pleurer. Vient alors le second ( !) twist : il lui explique enfin qu’il n’a pas ouvert la lettre, il plaisantait, il a fait semblant pour se faire peur. Ce qui au fond n’est pas très cohérent (pourquoi la compagne pleure-t-elle alors ?) — mais la parodie de murder ballad est trop belle pour se laisser prendre par la logique. D’une ode à la vengeance, on passe à une chanson sur la peur irrationnelle de perdre l’amour, les actes destructeurs qu’une telle angoisse peut provoquer. Astucieux et inquiétant
Note : B
21. Contre Vents Et Marées
Chœurs célestes, boléro hispanisant, cordes en cascade : un marin sensible et décadent sort la grosse artillerie pour expliquer que, de toutes les tempêtes qu’il a traversées, celles de l’amour sont bien les plus violentes. Il est proche le naufrage qui menace deux êtres à la dérive — c’est ainsi qu’on peut résumer sa morale. Pourtant, contre vents et marées, il aime encore sa promise et veut naviguer en sa compagnie, au mépris des coups de crachin. Inhabituel et efficace.
Note : A
Reggiani, 1/6
Serge Reggiani n’est pas qu’un immense chanteur au regard humide, c’est aussi, même s’il n’a pas écrit de chanson, un véritable auteur, avec une vision très personnelle de l’humanité. Peu importe qu’il se lance dans une parodie ou un drame : si l’on met bout à bout tous les titres qu’il a interprétés en trente ans et quelques de carrière, l’impression d’unité (ou de redondance, selon l’humeur) est glaçante. Il y a là une mine, une galerie de portraits où chaque détail compte. Il creuse, et nous laisse empêtrés dans les gravas ; à nous de trier entre les joyaux et la boue. Son univers se situe quelque part entre un bistrot parisien et un cimetière d’enfants ; inlassablement, d’une voix contenue, sobre, parfois tendue, il en énumère à voix haute la liste des pierres tombales. Ses plus grandes chansons font partie de la légende, mais ce sont bien les mélodies mineures, ou oubliées, qui donnent de la profondeur à son histoire, comme des aphorismes ou descriptions qui feraient respirer l’intrigue. Ce sont des fables, des romans édifiants, servis (on ne l’entend jamais dire) par des arrangements princiers. Le chanteur y est à prendre d’un seul bloc, dans toute sa complexité, violent, tendre, humain, parfois ennuyeux, toujours bouleversant. Voici un humble hommage à l'homme qui a interprété des dizaines de Fairytale Of New York, seul contre tous.
1. Et Puis
Un homme désabusé et mélancolique pleure sa jeunesse perdue, une jeunesse toute charnelle, semble-t-il, car lui et sa fiancée ne peuvent pas vraiment vieillir, et ne seront jamais de grandes personnes. Toute gombrowiczienne dans sa thématique, on ne comprend d’ailleurs pas très bien si la chanson célèbre l’immaturité de jeunes filles à peine pubères, ou au contraire l’innocence des personnes âgées, vestige prisonnier de leurs corps comme un moustique dans son ambre. La Provence est perçue comme une Jérusalem Céleste. Allusions tendres à la mort. Grand refrain.
Note : B
2. L’homme fossile
Un squelette préhistorique vient témoigner à la barre : la postérité le considère comme un animal, mais lui, il revendique sa part d’humanité. Les détails de son quotidien sont idiots : ils sont semblables aux nôtres. C’est une chanson un peu comique, mais elle est réussie quand même. On apprend à la fin qu’une bombe nucléaire a rasé la terre, à peu près à notre époque. Considérations ironiques sur le jugement de l’histoire, la vacuité de toute existence humaine.
Note : B
3. La Vieille
Une vieille femme dépérit chez elle, abandonné par ses fils (l’un est parti chasser en Afrique, un autre en Amérique ; les autres, on ne sait pas où ils sont partis chasser.) A l’approche de la mort, toutefois, le bon fils revient au chevet, et ressent la nostalgie de son enfance (on sent que la vie ne l’a pas épargné.) La mort de la vieille est illustrée par la destruction d’un jardin (le paradis perdu ?) : c’est un monde rural et désuet, fait de tartes aux pommes et de beignets à la confiture, que vient brutaliser le temps qui passe. Derrière le portrait déchirant d’une vieille en train de mourir, on est saisi par le narcissisme du narrateur, qui voit dans la mort de sa mère une nouvelle façon de rêver.
Note : A+
4. Votre Fille A Vingt Ans
Une mère (qu’on devine seule, vieille et délaissée) voit sa fille grandir, et devenir une femme ; un chemin qu’elle-même a emprunté jadis, mais qui depuis s’est recouvert de broussailles. Elle s’émeut devant la démarche hésitante de la gamine, voudrait la réconforter, mais l’incommunication intergénérationnelle est plus forte que tout (sauf un sourire, semble avancer la conclusion.) Derrière la tendresse (à fendre le cœur) de l’interprétation, subsiste un sentiment de méchanceté (on ne sait pas très bien si le narrateur – qui est-il d’ailleurs ? – se moque de la mère ou pas, s’il insinue que toutes les femmes suivent le même cheminement et ne font preuve d’aucune force de caractère) qui fait tout le charme de la chanson.
Note : A
5. Dessin Dans Le Ciel
Un homme pompier et fanfaron indique à un extra-terrestre la marche à suivre pour trouver sa maison sur Terre. Après l’avoir localisée quelque part dans le fin fond de la Creuse, il se lance dans un grand refrain doo wop et larmoyant sur sa femme, qu’on ne peut pas manquer, même si on vient d’une autre galaxie. C’est amusant, mais la chanson est un peu pénible après plusieurs écoutes.
Note : C
6. L’Enfant Et L’Avion
Un petit garçon solitaire et rêveur joue avec un avion ; il imagine, partout dans le monde, d’autres petits garçons solitaires et rêveurs, et les rejoint par l’esprit. Son imagination s’envole, la chanson est adorable, même si on devine que ce petit garçon va probablement finir sa vie salement déprimé, amer, sans jamais être sorti de son village natal. Réflexion sordide sur la solitude, ses remèdes brefs et inefficaces.
Note : A
7. Les Affreux
Les filles sont en deuil dans la Rue de la Joie. On apprend qu’un certain Grand Paulo de Montreuil (un sacré chic type) est parti à la guerre. Dans un premier temps, c’est la fête : on reçoit des lettres du front qui se veulent rassurantes, mais bien vite les drames pleuvent — le Grand Paulo a perdu un œil, trois doigts, ses espérances. Finalement, il meurt, et on revient l’enterrer à Montreuil, à côté des chiens. Malgré le rythme de fanfare militaire qui porte la chanson, on imagine que la Rue de la Joie n’est plus qu’un champ de ruine ; l’ombre du Grand Paulo viendra hanter le rire des enfants.
Note : B
8. Gaspard
Un orphelin taciturne et triste découvre la grande ville : les gens le rejettent, les femmes le méprisent. Coupé du monde, il part à la guerre, mais même la mort ne veut pas de lui. Seule la prière, à la fin, vient apaiser ses pleurs — mais le climat de la chanson semble indiquer que la prière ne l’apaise pas du tout, que rien en fait ne peut soulager sa peine d’être venu au monde. On touche, derrière ce prénom au charme désuet, Gaspard, à l’essence même de la mélancolie ; la douleur du petit garçon est ravivée par une interprétation incroyable, sur le fil. Chanson parfaite.
Note : A+
9. Madame Nostalgie
Un amant à la volonté faiblarde, dépressif épris de sa dépression, cherche à éconduire sa compagne, Madame Nostalgie (une métaphore de la nostalgie) pour reprendre goût à la vie. Sous la trame un peu ironique pointe un réel problème : comment détruire la muraille qu’on a bâtie autour de sa propre tristesse ? Comme s’il fallait à tout prix la protéger, la chérir ; comme si on lui soupçonnait plus de vertu que la joie ; comme s’il valait mieux cet amour-là que pas d’amour du tout. Belle envolée finale — même si on sent que le narrateur, après une soirée d’émancipation, reviendra au matin jouer profil bas aux côtés de la nostalgie.
Note : A
10. La Java des Bombes Atomiques
Reprise de Vian. Ce genre de chanson ne convient pas vraiment à Reggiani, même s’il s’agit d’une pause honnête dans le festival de morosité.
Note : C
11. Prélude / Maumariée
Un homme s’adresse à sa femme qu’on a retrouvée morte dans un cours d’eau. La « mal mariée » portait en elle un désespoir qu’il n’a su guérir. Il se sent inutile, dévasté, se maudit de n’avoir rien pu faire. Coupable, il multiplie les métaphores florales pour aborder la décomposition du corps, établir une distance avec le suicide de l’être aimé, d’un ton pudique et retenu qui confine à la naïveté. Toutefois, cette volonté de préserver le corps amoureux à travers la mort bouleverse par sa douceur, son absence de second degré, malgré un sujet épineux. Réussite.
Note : A
12. Moi J’Ai Le Temps
Un voyageur solitaire au grand cœur médite sur son rapport au temps pendant une halte sur le chemin. La pause pipi devient un manifeste métaphysique : rien ne sert de se précipiter, il a bien le temps de chercher le grand amour, la grande aventure, le grand frisson. La recherche seule est plus belle que la concrétisation ; l’éternité, elle, est du côté de notre homme. Hélas !… derrière ce beau discours, on sent un grand naïf qui a peur de l’engagement et repousse toujours au lendemain la prise de responsabilités. Interprétation ambiguë et laconique, qui trouble le jeu du narrateur et sauve une chanson un peu molle.
Note : B
13. La Dame de Bordeaux
Un marin précieux et pompier part faire le tour du monde. Il s’arrêtera dans chaque port mais promet de retourner un jour vers la dame de Bordeaux. Hm. Chanson assez banale, si ce n’était le génie de Reggiani : lui seul peut esquisser, à la fois grandiloquent et humble, ce marin timide, complexé, malchanceux et méprisé par les femmes, qui reviendra peut-être à Bordeaux sans avoir pu tromper une seule fois sa promise, faute de panache. Il fanfaronne, mais sous un toit on l’imagine ramper devant la vaisselle. Contre-pied séduisant sur papier, mais la chanson est vraiment trop vague (sans jeu de mots) pour bouleverser sur le long terme.
Note : C
14. Il Suffirait De Presque Rien
Un narrateur coquin (on ne discerne pas très bien s’il s’agit d’un vieux goujat ou d’un dandy trentenaire qui prend la pose) tente de placer ses billes sur une fille très jeune, probablement une lycéenne innocente qui n’avait rien demandé. Devant le côté convenu de la situation, il décide lui-même de larguer les amarres. Avec dix ans de moins, il aurait pu dire « je t’aime » — mais, dix ans en arrière, on a du mal à imaginer le personnage dire « je t’aime » à qui que ce soit. La chanson est réussie : on ne sait pas si on a affaire à une allumeuse, à un loser qui préfère perdre par anticipation, ou à un vieux beau sincère qui va finir sa vie avec des bols de soupe. Mélodie imparable ; chef d’œuvre.
Note : A+
15. La Ballade Des Pendus
Inspirée par François Villon, le Tolkien de la chanson engagée des années 50-60, c’est une mise en musique un peu banale d’un poème renversant. Intéressant le temps d’une écoute, noble dans l’intention, mais anecdotique.
Note : C
16. La Clef
Un alcoolique cynique et mystérieux loue une chambre d’hôtel avec une prostituée. La Clef du titre n’est pas celle du paradis, apprend-on : c’est celle de la chambre qui abrite un coup d’un soir, rien de plus. Après le coït, le narrateur pense à la mer : il se demande si, un jour, les naufragés de son espèce pourront trouver l’amour auprès de femmes de bonne condition. Très décadente et narcissique dans son propos, la chanson s’envole grâce à une giclée d’orgue. On ne sait pas trop ce que pense la prostituée de tout ça.
Note : B
17. J’Voudrais Pas Crever
Un homme (malade ? à l’agonie ? on ne sait pas) pense à toutes les choses qu’il n’a pas accomplies avant de mourir. Il faut bien placer, par principe, la faune, la flore, et les pays inconnus, mais très vite on comprend que ses pensées vagabondent autour du sexe faible. Il peut bien se raccrocher à des branches de vécu : les pins, la mer, la montagne ; la vie est un rond-point, toutes les sorties le ramènent au gynécée. Tiré de Vian ; peut mieux faire.
Note : B
18. Tes Gestes
Un homme névrosé et baveux s’extasie devant les gestes, parures, et manies d’une jeune femme. Après plusieurs écoutes, impossible de savoir s’il s’agit de sa fille ou de sa concubine. Pleine de vice, la chanson capte la post-puberté, ses changements brusques, la séduction qui ne s’avoue pas ; le narrateur en devient presque inquiétant à force de retenue. C’est le grand tour de force d’un titre un peu faiblard mélodiquement.
Note : B
19. Un Siècle Après
Bouffonnerie borgésienne mettant en parallèle les vies et morts brutales d’Abraham Lincoln et John F. Kennedy. L’auteur exagère les symétries, trouve des coïncidences un peu niaises pour lier leurs destins, interroger l’avenir. Sur fond d’orgue de barbarie, la chanson amuse trente secondes, mais c’est globalement une belle bêtise.
Note : C
20. L’Arrière-Saison
Un homme bavard et doux-amer compare sa vie et sa relation amoureuse à une arrière-saison. Le refrain, par opposition, évoque la joie d’un été indien. Entre les bulletins météos, la chanson, elle, est plutôt agréable, sans être très marquante : la tentative de faire de l’arrière-saison une métaphore du passé mouvementé est un peu trop forcée pour être honnête (comme une chanson que j’avais écrite à l’époque en français, qui parlait d’un bout de bois, et où l’on trouvait tout le temps des « c’était l’époque du bout de bois », « du temps où nous avions un bout de bois pour jouer en forêt », « où est passé l’époque du bout de bois ? », etc. — toutes les métaphores ne sont pas bonnes par nature.) Sans la voix, l’édifice s’écroulerait.
Note : B
21. L’arbre
Un marin souhaite voir sa bien-aimée changée en arbre pour la tailler à coups de hache et en faire un bateau. On apprend des noms d’arbres, des termes techniques du jargon maritime, et c’est amusant à chanter un peu ivre. La mélodie n’a l’air de rien, se sifflote en jouant à la coinche ; on ne soupçonne pas une seconde la dureté du propos si l’on n’y prête pas attention. La perversion passe ici en contrebande, comme dans toute grande œuvre d’art.
Note : A
22. Requiem Pour N’Importe Qui
Belle atmosphère inquiétante, et intention louable de dédier une chanson aux soldats anonymes morts dans la boue, la jungle, loin de leur patrie. L’interprétation fait tout : sans douter une seconde de la sincérité de Reggiani, il faut avouer que, sur un plan purement mélodique, la chanson est un peu anonyme elle aussi.
Note : B
23. De Quelles Amériques
Un homme au manteau râpé, emprisonné dans ses souvenirs, voit revenir à lui une compagne qui l’avait quitté. On devine que depuis son départ, l’homme ne vivait plus, ou si peu, tenu captif par l’absente dont il ne voyait plus les défauts au quotidien. La vie reprend ses couleurs, les mots tant ruminés se bousculent enfin sur ses lèvres mais l’horloge est arrêtée : on ne sait pas si la femme est vraiment revenue, s’il s’agît d’un songe qui tournera court à la fin de la chanson ou d’un délire causé par le chagrin. Là encore, le flou embellit les retrouvailles. Reggiani est imbattable dans cette catégorie, l’émotion à la fin submerge tout. Grande réussite.
Note : B
24. Gabrielle
Chanson terrible sur une femme rasée à la libération pour avoir « sympathisé » avec l’ennemi. Un voleur eût été mieux traité qu’elle : le crime d’amour est perçu ici comme le plus violent, celui qui ne sera pas pardonné par le peuple. Le narrateur (son fils ? un voisin ? un ancien collabo ?) se dresse au-dessus de la foule et harangue les lâches au nom de l’amour : on ne sait rien de son passé, il n’est pas précisé s’il est amoureux ou non de Gabrielle ou s’il s’agit d’une soif de justice que rien ne peut étancher. A noter un passage instrumental surprenant et carnavalesque qui rappelle les Doors.
Note : B
Chercher la Noise
Il ne faut jamais souhaiter du mal aux gens, et pourtant... Depuis quand n'avait-il pas sonné comme ça ? Sleeps With Angels ? Peut-être. Eldorado ? Tonight's The Night ? N'exagérons pas. Sonné comme quoi, d'ailleurs ? Neil Young, et c'est sa principale qualité, a toujours été maladroit, instinctif, naïf. Autiste, si l'on en croit la légende. Quand il est amoureux, il sort un disque de country rock apaisé, chante les vaches du Wyoming et les soirées camomille au coin du feu. Quand il s'ennuie, son esprit s'étiole, et se met à échafauder des albums concepts sur les voitures ou une famille perdue dans un bled du Midwest. La vie suit son cours, avec un certain ennui, et l'on se dit que, désormais, les disques du Loner se calqueront sur elle, parfois excitants (Going Home, Dirty Old Man, Spirit Road, Let's Impeach The President), souvent ternes. Trop jeune pour avoir assisté à la sortie de ses disques importants, on se penche désormais sur eux comme sur les reliques d'une légende ancienne, pas encore perdue, mais déjà un peu écornée.
Car elle en a pondu des grands disques, la légende, on le sait, ils sont là, ils résonnent encore, dans leur coin, d'une voix plaintive. Mais nous, honnêtement, on se sent un peu lésé. Il faut comprendre : les aînés, quand ils cassaient leur tirelire à l'époque, avaient droit à Rust Never Sleeps. Zuma. Nous, jeunes garçons et filles de la génération Euro (ou du 21 Avril 2002, ou MySpace, ou toute autre connerie du genre), on revient de chez le disquaire sur un pas de danse, le coeur en fête, délesté de plusieurs pièces avec, oui! Are You Passionnate? ou Road Rock vol 1 : Friends and Relatives dans la poche. Les psychiatres, la police s'interrogent. Quelle forme de masochisme pousse à acheter ces disques, en sachant déjà qu'on les écoutera une fois et demie avant de les laisser prendre la rouille ? La réponse est simple : s'il semble si important d'acquérir la dernière production de Neil Young ; s'il est indispensable de se farder le moindre de ses disques, même les plus idiots, c'est parce que, tout simplement, on l'aime. Et qu'on lui doit beaucoup. Comme tout le monde, pourrait-on dire avec lassitude — tout le monde aime Neil Young, tout le monde s'en inspire, tout le monde le respecte, le copie, ce qui est fatigant, et pousserait d'ailleurs n'importe quel individu sain d'esprit à le détester, à le renier, par un mécanisme bien connu et même, souhaitable, mais non, rien à faire : le bonhomme est trop doué, trop admirable dans sa démarche, trop vrai. Son statut se situe bien au-dessus de ces considérations mesquines. On ne peut pas être cynique face à lui. C'est un amour passionné, vache, total.
On l'a connu jeune, très jeune, au berceau pour tout dire, biberonné par After The Gold Rush, Harvest, ses albums gentils, du lait pour des oreilles à peine formées. Quand les autres allaient jouer à la balançoire, on écoutait Heart Of Gold avec le regard dans le vague, enfermé dans une chambre, en écrivant de mauvais poèmes qu'une fille ne lira jamais. On était alors un jeune con qui écoutait la même musique que ses parents, et on s'en doute, on ne le vivait pas toujours bien. Le mal absolu, même, selon les rock-critics aux vies si dangereuses, si téméraires. Voie sans issue ? Non : les parents étaient rebutés par Arc, Weld ou Trans. Trouvaient Everybody's Rocking un peu "con-con". On se met alors à les écouter en priorité. L'honneur est sauf.
Quelques années plus tard, évidemment, cette envie toute adolescente d'émancipation paraît grotesque, et on se replonge avec nostalgie dans la musique du berceau, ces albums pastoraux tellement charmants, fragiles. Cette musique qui restera pour toujours associée à la campagne, à des confitures, à une forêt pleine de limaces, à des routes de gravier parcourues en famille. Et l'on se rend compte un jour qu'on connaît absolument tout de Neil Young ; on réalise que l'on n'a jamais cessé de l'écouter, sans même l'avoir décidé. Les choses se sont passées comme ça, c'est tout. Comme on se retrouverait avec la même fille après cinquante années de vie commune, sans mariage ni fiançailles, sans avoir rien planifié d'autre qu'un rendez-vous d'un soir qui se serait éternisé pendant un demi-siècle... On se retrouve à le placer numéro un dans son panthéon personnel quand on nous presse de donner une réponse spontanée — on se dit tout de suite après que non, il y en a bien d'autres, aussi importants, aussi attachants, il doit bien y en avoir, mais qui...?
Et un jour, le miracle arrive. Neil Young sort enfin l'album dont on rêvait secrètement et qu'on n'attendait plus, un disque qu'on trouve génial à la première écoute, et plus que ça encore aux suivantes. Un disque à la fois intimiste et grandiloquent, sauvage mais timide... Une oeuvre au titre idiot, dont le concept fait sourire, et qui pourtant ne quitte plus la platine. Un disque important qui ne se contente pas d'être une pâle copie de Freedom, Rust Never Sleeps, ou de ses autres come-backs.
Enregistré pendant des nuits de pleine lune, Le Noise surprend. La première chose mise en avant par tout le monde, à raison, c'est bien évidemment le son de l'ensemble. Plus qu'un simple retour à la distorsion, il s'agit bel et bien d'un nouveau genre : du folk-metal, comme dirait son auteur en plaisantant à moitié... Lanois invoque les spectres de sa maison avec-vue-sur-le-lac, façon Bag Of Bones, et leur tire des idées d'outre-tombe : faire murmurer les morts, travailler la spontanéité, lui accoler un vacarme complexe sans la dénaturer. Ce n'est pas la première fois que Neil Young joue seul ; ici, néanmoins, il n'est pas question d'épure, comme sur le mirifique Live At Massey Hall. Au contraire, sa guitare est surchargée d'échos, de reverb et d'effets divers : il s'agit d'en faire des tonnes, d'isoler la voix au milieu d'une marée sonore ; c'est un requiem qui rejette la cathédrale pour la boue et convoque les amis récemment disparus, Ben Keith en tête... C'est une solitude, un deuil récent qui a besoin de crier et rejette la discrétion folk du passé — enfin, on pourrait dire ça si le constat n'était pas invalidé par deux sommets, Love And War et Peaceful Valley Boulevard, très dépouillés, et paradoxalement deux des chansons les plus intenses du disque.
On ne doute pas un seul instant que le but premier était de construire tout un album autour d'un son de guitare. Mais Neil Young a sué devant sa copie : il y a des chansons sur ce disque, et plus que ça : il y a, par moments, des assauts, des fulgurances, ces moments magiques qui n'appartiennent plus à une chanson, mais ouvrent une brèche sur l'âme toute entière du chanteur... Si les trois premiers titres sont assez accrocheurs et servent surtout de manifeste sonore, l'ambiance bascule avec Love And War, aux paroles d'une niaiserie confondante qui fait pourtant mouche par la seule grâce de l'interprétation, plus fragile que jamais. Il faudrait aussi parler de ce grain de guitare, en suspens, liquide ; de la tension funéraires qui agite ces notes hispanisantes, comme un flamenco joué au bord d'un lac embrumé. Le ton devient crépusculaire, apocalyptique même avec Angry World et son rock "reaganien", froid et paranoïaque, pour un refrain qui emprunte quelques clopes à It's The Same Old Song (bravo à mon ami Dandal pour l'avoir remarqué.)
Puis viennent Hitchhiker et Peaceful Valley Boulevard, ces deux trucs insensés... Ce qui n'était jusqu'ici qu'un très bon disque bascule dans... quelque chose en plus. Une légende. Le génie de Neil Young, depuis toujours, est de transposer sa vie et sa vision de l'Amérique dans une représentation mythologique où tout se mélange : grands espaces et solitudes incurables, reliefs montagneux rappelant la forme d'un visage, amours défuntes et vallées perdues... — Isolé dans son ranch, le chanteur ne contemple pas des plaines et des troupeaux de bisons, mais un Eden oublié, un lointain paradis que le péché originel a emporté avec lui depuis des temps immémoriaux. C'est cette perte qu'il dépeint dans le très "Ancien-Testamentaire" Peaceful Valley Boulevard, pétri de références bibliques, où l'on voit se dérouler la longue dégénérescence de l'esprit de la Frontière jusqu'au chaos actuel. Une décrépitude qui fait écho à celle de Hitchhiker, énième chanson "autobiographique", mais l'une des plus violentes de son auteur, qui se met en scène sur fond de magma sonore cauchemardesque en dressant la liste des drogues et désillusions qui ont eu raison de son idéalisme. Le disque s'achève avec le flippant Rumbling, et voilà. Quarante minutes bien remplies. On le repasse une fois, deux fois...
La question est : écoutera-t-on encore ce disque dans vingt ans comme on écoute aujourd'hui Tonight's The Night, Freedom ou Sleeps With Angels ? Peut-être. Peut-être pas. L'important n'est pas là : en n'en faisant qu'à sa tête, en tapant au hasard dans le sol fertile de son imagination, Neil Young vient de tomber, alors que plus personne n'y croyait vraiment, sur un gisement inattendu. Un moment rare et précieux, qui égale certains de ses précédents sommets, et laisse encore augurer, pourquoi pas, de (très) bonnes choses pour l'avenir. Personne, pas même Dylan, ne peut en dire autant aujourd'hui.
(En lien, l'album à écouter en streaming, et la critique un peu moins enthousiaste de mon ami le Golb, qui rira peut-être de mon avis dans vingt ans...!)
Le volcan de la littérature s'est réveillé
Les nombreux lecteurs du Bûcher le savent : je ne verse généralement pas dans le copinage. Mieux : j'aurais plutôt tendance à enfoncer le travail d'un ami, par jalousie, par jeu. Et ce sans la moindre honte. Me sachant coupable d'être en vie comme tout bon chrétien, j'ai de la culpabilité une image absolue, totalitaire : les crimes d'ordre inférieur ne me touchent plus. Ils ont cessé de me tourmenter. Ma jeune peau, longtemps marquée par le tison du désespoir — un cierge fiévreux que l'Enfer seul peut porter à de telles températures — est maintenant insensible à leur flammèche. La veulerie, la médiocrité — ces maladies me rongent encore, mais je n'en souffre plus. Je n'ai pas à rougir de ma mesquinerie car tout en moi a déjà rougi jusqu'au sang. Voilà à quoi ressemblent mes principes : à une défaite ; à l'antichambre de la mort. A un cheval de course abattu dans le dernier virage. Un bout de souffle.
Comme tout journaliste, j'ai un très haut degré de conscience morale : je parle uniquement des sujets que je maîtrise sur le bout des doigts. Je ne résume pas un problème complexe en une phrase amusante pour me faire mousser. Je creuse chaque article jusqu'à atteindre des profondeurs dangereuses, quitte à y jouer mon âme toute entière.
Il y a un mois, j'ai reçu par mail le roman de mon ami Julien D., Erebus. Avec une certaine surprise : je ne savais pas qu'il s'était attelé à la rédaction d'un roman (qui n'en est pas un d'ailleurs, ou plutôt, qui est plus que ça.) De lui, je n'avais lu jusqu'ici que des nouvelles de jeunesse. Des textes, bien qu'inégaux, qui révélaient un don stylistique déjà bien affirmé, et un sens aigu de la narration. Malgré quelques tournures maladroites, faciles, et, disons-le, franchement nauséeuses (une constante pour qui subit chaque jour les lavements des grandes écoles), je retrouvais dans ses histoires les qualités de mon ami : la générosité, l'empathie, l'humanisme. Entre les lignes, au milieu des bégaiements, on sentait un courage d'éboueur, du genre à ne pas basculer dans la témérité — pas d'expérimentation gratuite, pas de récupération ordurière (d'ailleurs, malgré son côté foisonnant, Erebus ne sombre jamais dans le post-modernisme navrant qui ruine une grande partie de la production américaine depuis des décennies.) Ce courage ne m'étonnait pas : dans la vie, Julien est un homme qui s'engage tous les jours dans des luttes intérieures qui le laissent épuisé, hagard, idiot comme au sortir d'une méningite. C'est parfois une torture de le voir se quereller contre lui-même, toujours désireux de se surpasser, en proie à une violence que rien ne semble calmer. C'est un hérétique qui, plus encore que certains chrétiens, a reçu le don des larmes.
Julien et moi sommes amis depuis des années ; à l'époque où nous nous sommes connus, nous n'avions pas encore commencé à écrire. Notre amitié n'a donc rien de littéraire. La littérature, d'ailleurs, quand nous sommes ensemble, nous n'en parlons jamais. De mes textes je ne sais pas ce qu'il pense ; il sait vaguement que j'écris, que je suis publié depuis quelques années sous un nom d'emprunt (ce qui le fait sourire.) Jusqu'ici, il a toujours eu la politesse de ne pas commenter ma production. Je ne lui pose d'ailleurs jamais de question à ce sujet ; je sais qu'il ne finit pas toujours de lire les romans qui lui parviennent dans les mains, voire même qu'il dépasse rarement la moitié d'un livre, aussi je crains de l'avoir ennuyé. Quoiqu'il en soit, je n'ai aucune dette envers lui. Quitte à être dur, je dirais même que je suis étonné par le niveau de son dernier texte qui, dans l'exigeant championnat des écrivains, le promet directement aux sommets d'une division supérieure.
Erebus, donc. Fils du Chaos selon la mythologie grecque, mais aussi navire d'expédition, ou encore volcan de l'Antarctique. Titre parfait pour une oeuvre qui se propose d'anéantir les mythes occidentaux et souffle sur leurs cendres dans l'espoir de bâtir une foi nouvelle et qui, à sa manière, explore des contrées inconnues, des régions de l'âme sinistrées par des éruptions sans âge, des landes arides comme les joues de certains patriarches russes qui, dit-on, n'ont jamais pleuré de leur vie. Titre protéiforme pour une odyssée contemporaine dont le but, à peine secret, est de tracer un nouveau continent du langage.
De quoi parle Erebus ? De nous. De l'homme. S'il fallait absolument résumer l'intrigue, en voici les grandes lignes : en 1875, Hector H., un dandy parisien, commande un haut-de-forme chez son chapelier préféré. Il a des désirs bien précis : le chapeau doit mesurer deux mètres de haut, pas moins, et comporter des épluchures de pommes incrustées à même le feutre. Le chapelier croit faire face à une crise d'excentricité, mais soudain Hector H. s'effondre sur le sol, pris de convulsions, et meurt en vomissant du sang (vingt pages de descriptions graphiques accompagnées de quelques dessins rudimentaires ne suffisent visiblement pas à Julien pour éponger le sujet.) Fin du premier acte (le roman en comprend 137.) Les chapitres suivants se concentrent sur la jeunesse d'Hector H., ses vacances en Andalousie, ses premiers émois sexuel — apparaît alors la trouble Carolina, sa (très) jeune cousine, qui brille dans presque tous les passages érotiques du roman. Carolina, c'est un peu la femme, celle qui résume toutes les autres, et dont le corps sera soumis à tous les sévices imaginables lors d'un séjour cauchemardesque dans un spa naturiste, à Liège.
Julien fait alors basculer son roman (de digressions en apartés, son roman ne fait que ça, basculer, tanguer, osciller, comme un bateau ivre, ou comme la vieille chaise sur laquelle mon grand-père attendait la mort) dans le domaine politique, et prend directement position sur des sujets d'actualité. Ainsi, on peut apprendre avec un étonnement non-feint que "les Wallons, c'est des cons" ; que "les Flamands, je les emmerde, ils sont moches et puent des dents" ; ou que "le jour où la Belgique va se séparer, ça fera un bruit de pet."
Soyons francs : les passages politiques ne sont pas les plus réussis. Si on peut rire à la première lecture de ces impertinences, à la longue elles finissent par lasser — ainsi, même si je salue l'extrémisme de l'idée (comme toutes les formes d'extrémisme), inclure des discours d'Hitler en braille par dessus le texte original du discours I Have A Dream de vous-savez-qui n'apporte rien à l'intrigue. C'est d'autant plus regrettable que le roman verse parfois dans une forme un peu naïve d'antisémitisme (on déconseillera aux âmes sensibles l'acte 86, intitulé Carolina en Terre Sainte), ce que je pourrais à la limite excuser s'il ne s'agissait pas, hélas, d'une provocation ludique de mon ami qui cherche peut-être là un moyen de s'inscrire à peu de frais dans la lignée des Céline-Rebatet-Brasillach.
Plus proches de nous, ces passages écologistes et piteusement païens (pour ne pas dire new age) où le ton se fait plus doctrinal : "L'obsession d'une terre propre, d'une terre humanisée et chétive comme une petite vieille à qui il faudrait laisser sa place dans le bus, voilà l'horreur. Cette passion de l'hygiène, qui a remplacé la crainte de Dieu, nous transforme petit à petit en missionnaires nazis sur la route de la pureté. Que ce soit en littérature, en religion, en politique, en écologie, en sexe, le constat est le même : la quête effrénée de pureté est une folie qui mène à l'effacement du défaut, et par là-même à la recherche de ce défaut et au besoin compulsif d'en créer un pour justifier notre droit à l'éradiquer. Les camps de concentration sont nés avec le premier alexandrin." (p. 621)
On aurait tort cependant de jeter aux oubliettes ces passages trop longs, boursouflés et espiègles : ils participent à la force du roman, à sa démesure. Ils entretiennent son gouffre avec un silence de la pensée ; à travers ces jeux, l'auteur dit je et condamne la propension contemporaine des romans français à être, disons-le, chiants comme la pluie, parce qu'ils ne risquent rien, parce qu'ils sont trop sages. Comme de splendides cons, les grands romans osent tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît — et ce n'est pas une insulte de considérer qu'au fond, une grande part de la réussite d'Erebus repose sur sa connerie intrinsèque.
La deuxième moitié du livre se déroule en 2154 (même si de fréquents flashbacks nous renvoient à la scène initiale où le héros vomit des litres de sang, dans un flot perpétuel qui évoque "l'écoulement" de Finnegans Wake.) Le futur de Julien D. n'est pas bandant. L'humanité y est montrée en perdition, désabusée. Hector H. est devenu une sorte de divinité païenne : on vénère son nom, mais les mythes construits autour de sa personne sont orduriers, infamants. Une nouvelle Eglise est chargée de porter son message, qui ne rencontre aucun écho dans la jeunesse mondiale. A la tête du clergé, on retrouve Putina, une lointaine descendante de la Carolina du début, qui partage avec son ancêtre un goût coupable pour l'autorité et les relations bestiales. La trouvaille poétique majeure du roman intervient dans cette partie : une histoire d'amour éthérée, en dehors du temps, va s'engager entre ce qui reste d'Hector H. (son mythe, son fantôme rongé par les rats de l'oubli) et Putina, qui laissera tomber ses prétendants équestres pour s'amouracher d'un mirage, une vue de l'esprit : "la rencontre entre deux êtres qui s'aiment, n'est-ce pas ça, au fond, l'amour ?" s'interroge Putina (et à travers elle, Julien D.) sur une petite route de Vénétie.
Après un final apocalyptique sur la banquise, au cours duquel les personnages sont confrontés à leur destin et à une armée d'ours mutants, on referme le livre un peu épuisé (1200 pages, sans interligne, police 12) mais ravi, ou peut-être pas ravi mais disons : soufflé, comme si l'on venait de subir une déflagration historique. L'énigmatique mention "à suivre..." conclue le roman, et laisse présager une suite bienvenue qui viendrait éclairer certaines zones d'ombre.
Evidemment, ainsi résumée, l'intrigue d'Erebus peut sembler confuse, mais on s'en doute, ce n'est pas un roman qu'on peut condenser à la légère. Erebus, à bien y réfléchir, est en fait, en lui-même, une condensation, un résumé de sa propre histoire, qui en dit plus que ce que les passages écrits laissent entrevoir, comme si les longues phrases de Julien se poursuivaient quelque part, dans une autre dimension, en dehors des pages et des règles grammaticales communément admises — à tel point qu'on peut se permettre ce paradoxe : le véritable résumé d'Erebus serait en fait plus long que le roman lui-même.
La base du rock, ce sont les chansons. En littérature, seuls comptent les personnages. Au fond, le style importe peu — celui d'Erebus d'ailleurs est sec, parfois relâché, voire, dans certains passages, bâclé ou inexistant — ce qui anime un roman, ce qui le fait vivre, ce qui le rend unique et permet au lecteur de s'identifier à un idéal, ce sont les personnages.
Partant de cette règle, il est évident qu'Erebus est un roman magistral, qui dessine avec une sensualité fulgurante des personnages de chair et de sang, qui va même jusqu'à peindre les détails les plus répugnants de leur anatomie pour dégager, par opposition, la pureté de leur âme, qui n'est qu'une plaie béante sans cesse en quête d'un Eden perdu (à jamais, semble vouloir dire Julien dans la conclusion.) La plus grande réussite, bien sûr, c'est Carolina, cette femme insaisissable qui se fait pourtant saisir par tous les hommes qui croisent son chemin, et qui ne vit que pour jouir un peu plus fort, un peu plus longtemps — sinistre métaphore de notre société où tout n'est que jouissance, même (et surtout) le pouvoir de ne pas jouir. Tour à tour nageuse, cousine naïve en robe blanche virginale, chanteuse de cabaret, professeur, infirmière nazi, elle irradie le roman de son charme vénéneux et rejoint la constellation des grandes héroïnes (l'Alejandra de Sabato, Molly Bloom, Cortazar et sa Sibylle, Clotilde sous la plume de Bloy) grâce à sa destinée tragique. "Ce qui n'est pas tragique n'existe pas" déclare Hector H. du haut de ses quinze ans, isolé dans la campagne andalouse. Carolina, elle, existe.
Contrairement à moi, Julien n'est pas croyant. Il me semble qu'il en souffre et que, comme beaucoup de personnes sensibles, il éprouve une nostalgie de la foi, qui est après tout le sentiment le plus rationnel qu'on puisse développer à l'égard d'une religion. S'il n'est pas véritablement chrétien, il m'a confié un jour que pour lui, la littérature n'était pas concevable sans un rapport théologique au texte, sans une approche viscérale du Verbe et de son incarnation. Ainsi, malgré son cynisme de façade, Erebus est parsemé de séquences mystiques très premier degré qui résonnent comme autant d'appels à l'innocence dans un monde dominé par la barbarie, cela même alors que ses personnages principaux se livrent aux pires exactions "par ennui, parce qu'il n'y a rien à faire, parce que la fête est finie, parce que les rideaux sont tirés et que le jour ne passe plus — nous n'avons de toute façon plus la force d'accueillir un jour nouveau, les vitamines nous manquent pour serrer dans nos bras l'être que nous chérissons et qui, déjà, de minute en minute, vieillit, se fane (...) Carolina, est-ce que la merde qui te ronge le ventre vieillit en même temps que toi, ou bien est-ce qu'elle reste la même, inamovible, comme un autel de la jeunesse (oui mais alors un autel de la jeunesse merdeux) ? Ce sont tes jeunes et vertes années que tu expulses, là, dans des toilettes blanches stériles, en lisant cette mauvaise revue norvégienne. La Norvège ne vaincra pas la mort." (p. 744)
S'engouffrer dans le vice pour se venger de l'inexistence de Dieu, on l'a certes déjà lu dans Les Démons, mais le traitement est ici beaucoup plus complexe que dans le roman de Dostoïevski : dans Erebus, le vice prend plusieurs formes, principalement littéraires, comme dans ce passage accablant où Carolina se coud un à un les mots du dictionnaire sur le corps "pour devenir une bibliothèque et multiplier l'expression de mes orgasmes." (p. 4)
Hector, Carolina et Putina ne sont pas seuls dans ce théâtre de la cruauté. A leurs côtés, on retrouve une brochette de personnages secondaires attachants (le péché mignon de Julien) : un moine franciscain accro au jeu qui parcourt la Belgique à la suite d'un pari ; un lanceur de couteaux mexicain qui noie dans le mescal son amour perdu ; ou encore un babouin qui parvient à lire les pages de gauche du fantastique Journal de Kierkegaard, mais pas les pages de droite. Cette galerie nous rappelle que tous, nous sommes des personnages limités, des êtres nés pour être caricaturés et réduits sous la plume d'une spectaculaire inquisition.
Erebus, c'est aussi un roman moderne, en ce sens qu'il emprunte beaucoup de références à la culture pop, tout en évitant les écueils habituels du name-dropping. Ainsi, l'acte 42, en apparence déconnecté de l'intrigue, nous présente Gene Clark en train de siroter un whisky dans un avion, juste avant une crise de panique qui le laissera marqué à vie. Mais à bien y regarder, cette peur du vol est lié au roman lui-même, à la peur de survoler les choses, de les effleurer sans rentrer dans le vif du sujet. A travers la crise d'angoisse d'un chanteur de country alcoolique et larmoyant, Julien aborde la question de la responsabilité individuelle : que faire, que dire face à l'horreur ?
Est-ce qu'Erebus est un grand roman ? Ce n'est pas à moi de juger, même si mon opinion m'incline à penser que oui. Est-ce qu'il faut se battre pour qu'il soit publié et disponible sur la devanture de votre librairie de quartier ? Oui. Je ne me bats pas pour un ami, mais pour l'amour qui est le mien d'une littérature extrême, qui s'imprime directement du nerf au papier, qui questionne le néant et, tel Jacob, affronte l'Ange dans le désert, quitte à se blesser, quitte à ramener dans ses filets quelques scories au milieu d'une pêche miraculeuse.
Le mot de la fin, je le laisse à Julien :
"On apprend à marcher en marchant sur le corps d'un autre, en piétinant l'autre. Sur le corps de Carolina, je n'ai rien appris : sur son corps, mes bras et mes jambes se sont débattus mais j'ai fini par me noyer, par me perdre dans sa chair flottante comme dans les tréfonds du port d'Aberystwyth, recouvert par des algues pétroleuses et les glaviots de cent marins ivres, et c'est là, alors que je me trouvais en elle, souillé par je ne sais quoi dans l'haleine de ses poissons, que j'ai compris qu'il était impossible d'aimer sans se salir, d'aimer sans foutre les mains dans le cambouis graisseux que certains appellent : les yeux (parce que les yeux de Carolina étaient deux grosses tâches de graisse) — alors j'ai plongé mon doigt dans l'orbite de Carolina, j'ai plongé mon doigt obèse, avec le bout d'ongle rongé, dans le blanc de son regard bleu océanetcoldouvrier, je l'ai enfoncé jusqu'à la faire pleurer et alors comme la Mer Rouge devant Moïse son oeil s'est fendu, j'ai l'ai éborgnée par amour et maintenant quand elle ouvre grand sa blessure (comme on ouvre grand une fenêtre, au réveil), elle ne voit plus que mon doigt, le souvenir de mon doigt qui la torture encore, comme s'il ne s'était jamais retiré." (p. 1020)
(Le roman est, en attendant une éventuelle publication, accessible par voie électronique.)
Le Cochonou a gagné la guerre
Concert de Richard Hawley, Nuits de Fourvière, Lyon, le 27 Juin 2010
Enfin, enfin, après des mois d'attente, voilà le moment fatidique : la première partie (un jeune gringalet du Vermont qui arrose le public avec banjo et murder ballads en faisant des pompes ou en imitant le cri d'un Frankie Teardrop) vient de plier bagages, les roadies entament la valse des câbles : d'ici quelques minutes, notre héros, Richard Hawley en personne (ou, comme diraient des amis taquins et réticents : Ris! Chardonnay, Riz Charolais, un Richard Au Lait avec le calva, merci, etc.), va entrer sur scène, alors que le soleil commence à se coucher sur la basilique de Fourvière. Bastion symbolique (on habitait à Lyon il y a encore quelques mois), les amphithéâtres du Veme arrondissement sont le lieu idéal pour plonger avec complaisance dans la mélancolie, faire des analogies plus ou moins pertinentes entre la décadence romaine et la déliquescence du monde moderne, ou une autre chute, plus personnelle, héritée d'Adam. Pendant ce temps, Lugdunum plonge dans le crépuscule, on éventre des cochons à l'arrière des Bouchons pour servir leurs tripes en offrande, l'Argentine met le Mexique en joue ; c'est la guerre, et à l'échelle mondiale.
Indifférent (selon lui) à toute modernité (sauf au football, on le verra), Richard Hawley surgit du passé et charge sabre au clair la scène avec un verre de vin rouge. Il s'excuse parce qu'il a une mauvaise toux. Il ne cessera d'ailleurs de se confondre en excuses tout au long du concert : "Est-ce que la voix est suffisamment juste ?" ira-t-il jusqu'à demander au fidèle écuyer qui lui accorde chaque guitare en coulisses pendant les morceaux, et qui ne saura pas trop quoi répondre.
Car c'est une évidence, Richard Hawley, même malade, mourant, ou endormi, ou avec un rat crevé dans la bouche, possède une voix, la voix. Et ce soir, dès la première note (sublime et fantomatique As The Dawn Breaks avec les menaçants oiseaux d'Hitchcock qui tourbillonnent dans le coucher de soleil lyonnais...), le sol tremble en se heurtant aux aspérités de son oesophage, râpeux, encombré. Cet homme à la fois timide, arrogant et hilarant, impeccablement habillé (qui en doutait ?), fait sortir de sa poitrine un souffle antique, d'une profondeur abyssale, quasi dérangeante, encore accentuée par le décor. Les poils se dressent sur les bras, et ne retomberont pas avant la dernière note.
La tonalité du concert sera très calme. Tout le monde est assis dans le vieil amphithéâtre, mais on se doute que même dans des circonstances différentes, ça ne pogoterait pas beaucoup. Beaucoup de quadragénaires (pour la plupart lecteurs de Télérama ou des Inrocks, c'est écrit sur leur visage), peu d'alcool descendu, aucun écart de conduite, aucun faux pli en bas des pantalons... Mais l'important n'est pas là : on oublie très vite le public pour entamer une conversation personnelle avec les chansons d'Hawley, un dialogue intime entre lui, nous, les vieilles pierres. Qui ont dû en entendre beaucoup d'autres après des siècles d'invasions, de guerres, mais pas de ce genre-là. (Il faut imaginer que quelques jours plus tôt, Alain Souchon venait déposer ses crottes de nez devant un public conquis.)
La mer, si chère à Hawley, est donc peu agitée. On assistera surtout à des extraits de son dernier album, son plus beau, le tétanisant Truelove's Gutter. On pouvait craindre de voir une oeuvre aussi fragile, personnelle, transposée dans un cadre extérieur, mais l'ambiance spectrale qui suinte des titres s'accorde à la perfection avec le cadre romain, si bien que depuis ce matin on réécoute en boucle l'album en lui trouvant encore de nouvelles dimensions (c'est un album "photographique", qui vampirise les souvenirs : écouter sur un baladeur et très fort Remorse Code au sommet d'un phare breton, et pleurer de joie...)
La plupart des journées deviennent vraiment intéressantes quand la nuit tombe. Depuis le mondial, elles démarrent un peu plus tôt : à 16 heures tapantes, l'Angleterre défie l'Allemagne, et se ramasse assez logiquement, en offrant un jeu très pauvre, sans inspiration, dépassé à tous les niveaux, et carbonisé physiquement. Après un long solo de guitare atmosphérique, Hawley, le "working class hero" (ahah) supporter de Sheffield se met les hooligans du public dans la poche : "Pour une fois, la France et l'Angleterre ont un point commun : depuis cette après-midi, nous savons que nous sommes de sacrés branleurs... Mais on a une excuse : notre dernière Coupe du Monde remonte aux sixties, la vôtre, c'était la semaine dernière (il fait mine de regarder sa montre) — What the fuck happened to you ?" On espère ne pas tenir là l'explication de la "mauvaise toux"...
Alors oui, le crépuscule, parfait... Mais fallait-il en rajouter sur les zones d'ombres ? Ne jouer qu'Hotel Room, Lady Solitude et Oh My Love dans le vieux répertoire... C'est très (très) peu. Pas de Just Like The Rain (on en pleurait presque), pas de Cole's Corner, de Valentine, de Run For Me... Et jouer Truelove's Gutter sans ses deux sommets (Remorse Code et surtout For Your Lover Give Some Time, absent pour des raisons incompréhensibles), c'est un peu... radin. La voix n'excuse pas tout : absolument personne dans le public ne s'en est plaint. Au contraire, on en venait presque à chérir cette fêlure plus que les pourtant très impressionnantes performances en studio...
Donc oui, soyons honnête : on ressort du concert un peu frustré (une heure et quart, tous rappels compris), on en veut plus, beaucoup plus, parce que le peu proposé était parfait, parce que ce n'est pas tous les jours qu'une telle chance peut se produire... Puis le matin suivant, on relativise. On a rêvé du concert ; on a placé Truelove's Gutter dans les premières places de son panthéon personnel ; on lui découvre plein de détails, dont certains qu'on invente, on le sait, on s'en moque. On cherche des excuses : on sait qu'un musicien veut jouer ses nouvelles chansons, ne pas faire tout le temps la même chose. Ce n'est pas entièrement convaincant, mais il n'y a rien d'autre (à part le foot, qui démarre dans une heure.)
Enfin, on le devine : dans un mois, les chansons fantômes, celles qui planaient dans l'air et n'ont pas été jouées ce soir-là, seront retournées dans leur sépulcre. Quant à la magie, elle, celle à laquelle on a bien assisté, en chair et en notes, elle ne s'oubliera jamais.
Et on relance les disques en attendant la fin de la guerre.
Lonesome, On'ry And Mean
Pronostics pour le 18 Juin 2010 :
D'une rafale :
Allemagne - Serbie : 2 - 1
Slovénie - USA : 0 - 2
Angleterre - Algérie : 3 - 1

