Il ne faut pas le cacher, le Bûcher, depuis deux jours, ça ne vaut pas plus qu’une merde de chien. Mais j’ai une bonne excuse : je suis amoureux. Lors d’une soirée chez un ami, en feuilletant des magazines, je suis tombé sur cette photographie — anodine, de prime abord. Quatre personnes autour d’une table, en plein repas, qui regardent le photographe. Elles affichent un air décontracté, on ne sait pas très bien si on les surprend pendant l’entrée, le plat principal, le dessert. Ont-elles déjà bu ? C’est possible. C’est en noir et blanc, mais quelque chose dans l’agencement de la table évoque l’Amérique latine, le soleil. On entend au loin des conversations en espagnol, des éclats de rire, un air de tango. Les figurants mangent au milieu du vacarme, leur pose ralentit la musique. Deux hommes, deux femmes (mille possibilités, oui.) Eux, les mâles, tirent la tronche, comme si une culpabilité discrète les empêchait de fanfaronner face à l’objectif ; elles, par contre, semblent détendues, innocentes — après quelques secondes, on remarque même que celle qui se tient à la droite de la table est très jolie, pas un "canon" (ce mot...) moderne bien sûr, mais un visage, disons-le, angélique, encadré par des cheveux bruns qui se fondent l’obscurité du restaurant. Elle affiche un sourire gêné par l’indiscrétion du photographe qui la surprend alors qu’elle mâche ou déglutit une bouchée de haricots, et d’ailleurs c’est cette gêne (qui lui déforme les joues, et imprime un air espiègle sur un visage à peine sorti de l’enfance) qui la rend sublime. Elle porte une chemise de bûcheron, trop grande, comme la mère de John Fogerty. On semble percevoir, au milieu de la grimace, un appel, une promesse — c’est une femme, et elle est magnifique. Un soupçon de banalité la rend immédiatement sympathique : elle rappelle des amours perdues, des femmes aimées puis oubliées (le croit-on), des passantes croisées ici ou là, adorées à la folie pendant trois secondes, avant de disparaître à jamais. Cette femme, on l'a connue, on l'a croisée mille fois. Son visage, à la fois beau et banal, généreux dans sa retenu, ouvre non pas la boîte, mais le dé à coudre de Pandore : sa grandeur, sa puissance sont dans les détails, infimes, imperceptibles, même. On se sent désarmé par cette bouche en cœur qui fait tous les efforts du monde pour retenir les haricots, un rire, une simple parole qui viendrait dévoiler un timbre (ou le devine) flûté, symphonique. On se demande par quel miracle cette femme (probablement morte, ou très vieille) vient nous interpeller à travers les décennies ; par quel enchantement une simple soirée entre amis vient suggérer l’amour, dans ce qu’il a de plus absolu. En lisant la légende de la photographie, on apprend que l’un des deux hommes est Josef Mengele — la star de la sélection allemande, qu’on ne présente plus. Evidemment, cette scène brésilienne le représente pendant son exil, dans les années 70. Par quel miracle se trouve-t-il aux côtés d’une si jolie femme ; quel désordre de la Création vient permettre une évidente promiscuité entre notre amour récent et l’une des plus belles saloperies de l’histoire de l’humanité ? On pourrait évidemment se perdre dans la rêverie. Cette moue enfantine, insoupçonnable, est-elle l’incarnation même du Diable ? Cette bouche pincée a-t-elle proféré, quelques instants avant la photographie, mille anathèmes contre le peuple Juif, avant d’éclater de rire, au milieu des haricots ? Le désir, mêlé au mal absolu, n’en devient que plus intense, obsédant car contre nature. J’ai l’habitude de railler ma compagne au sujet de la « photo » : ce que beaucoup prennent pour un art, je le considère comme un vol, un détroussage de cadavre, un pillage des instants les plus chers de l’existence. Mais je rejoins aujourd’hui la majorité : égale à Dieu, la Photographie peut effacer le péché pour révéler la chair. Insensible à la morale, elle ne se préoccupe que du Beau — c’est d’ailleurs le seul art qui puisse extorquer une quelconque volupté au 3eme Reich, ce n’est pas le moindre des mérites.

 

Pour ce soir, le Brésil bat l’Allemagne, et Neptune ridiculise le Danemark.