Push_the_Sky_Away

 

Le dernier Nick Cave est hanté. C’est comme les maisons dans les films : on s’y attend un peu au début, mais l’horreur est progressive, et finit par surprendre.

Passée la déception initiale (« c’est lent », « tout se ressemble », « pas de mélodies », etc.), on rentre peu à peu dans l’univers. Il n’y a pas ici de grande chanson "classique", couplet/refrain/pont (ce monastère où rien ne rentre, d'où rien ne sort  — exercice dont Cave s’est lassé après avoir approché la perfection.)

Non, ces chansons informes se répondent, se commentent ; elles copulent entre elles, se frottent comme des serpents, à la vue de tous. Au milieu des caresses, une image supérieure apparaît. Avec neuf éclairages différents, le tableau prend forme en quarante minutes ; il faudra plusieurs écoutes pour en savourer le venin. 

Un tableau banal en apparence. Un homme se tient au bord de la plage, ciel et mer confondus. Des vagues d’amour (ou de haine, ou de foi, ou de désespoir, ou de lubricité, etc.) vont et viennent entre lui et l’horizon ; les boucles obsédantes de Warren Ellis en portent le ressac. Comme dans le fameux « Nausicaa » de Ulysses, notre homme observe des jeunes filles sur la plage, tour à tour déesses (Mermaids) ou salopes (Water’s Edge, allusion à peine voilée à la pornographie de masse.) C’est que l’image se précise au fil des écoutes : le héros se tient devant un océan mondial, espionné par des esprits, des voyeurs réseaux-sociautés, des pervers, ou des planètes (on ne sait pas trop, We Real Cool et We No Who U R  chérissent leur mystère.) C’est la plus grande réussite du disque : tiraillé sans cesse entre l’intime et le général, il ne prend pas position. Il n’y a que la mer, le temps qui passe, des papes qui jettent l’éponge…

Et il y a l’artillerie lourde. Cette introduction nerveuse, paranoïaque, notes et arbres tendus comme des mains vers le ciel. « Au milieu du chemin de l’album », Jubilee Street, où l’on croisera probablement DSK et Yann M’Villa. La rue des péchés, qui permet (paradoxalement ?) la plus belle envolée du disque. Ou cette fille dont on rêve après avoir écrit Jubilee Street. Ou le Boson de Higgs, cette « particule de Dieu » qui fait cohabiter Robert Johnson, Lucifer, et Miley Cyrus (on prie pour que la Suisse interrompe ses recherches…) Autant de couleurs qui viennent casser la lumière, pervertir l’éclairage. Avant la prière finale, au sens ambigu : s’agit-il de renier, repousser le ciel ou de l’agrandir, l’accepter en lui appliquant ses propres limites, ses propres défaites ? Le ciel est-il une femme ? Nick Cave allume une cigarette, et ferme le rideau.

Les neufs chansons tournent autour du même héros, la même obsession. Un phare qui projetterait neuf faiblesses dans la même nuit. Comme les grands Flamands, Cave peint un décor où chaque détail est un symbole. On voit du bleu foncé, du soleil couchant, des palmiers, des rues à putes, mais chaque élément renvoie à une idée, une métaphore, une chanson oubliée, plus qu’à sa simple représentation. On visualise bien l’image, mais il y a tellement de non-dits qu’au final, on se laisse bercer par le silence, tout ce qui n’a pas été peint.

On ne sait pas ce que l’ensemble veut dire ; on ne sait pas si l’album va durer (en soi), mais l’image suggérée est tellement forte qu’elle remplace toutes les précédentes.

C’est déjà un souvenir de longue date.