La France est tout de même un curieux pays. Je le dis comme je le pense. Là où tout le monde devrait se réjouir du point inespéré obtenu contre le colosse anglais (qui aurait pu croire que c'était possible, face à une équipe en pleine forme alignant, excusez du peu, Joe Hart, Ashley Cole, John Terry, Mickey Rooney, Ryan Giggs, David Beckham, Bill Shankly, Brian Clough, Pelé et Michel Houellebecq ?) — là donc où il faudrait applaudir, louer la résistance de nos champions, saluer une discipline tactique de fer, digne de Thatcher (ou "Maggie", comme on dit aujourd'hui...) qui a su clouer les Anglais en défense, dans un mouchoir de poche, chétifs, repliés, rétrécis comme une verge dans l'eau glacée, eh bien non : la polémique l'emporte. C'est typiquement français, ça, il n'y a vraiment qu'en France qu'on voit ça.

Le "ferme ta gueule" de Nasri est désormais sur toutes les bouches. Son cri du coeur a traversé l'Europe et, comme ces tsunamis qui gagnent en vitesse au fil des heures et servent à réguler la population pauvre, il a déclenché ici, chez nous, une onde de choc disproportionnée, largement alimentée par le papier-cul de l'Equipe (c'est typiquement Français, ça, le papier-cul, il n'y a qu'en France qu'on voit ça, allez en chercher au delà de nos frontières, tiens.)  Journal qui, rappelons-le, base ses articles sur la mesquinerie, les rumeurs, les analyses bidon, les compte-rendus larvesques, et qui tire sa seule gloire de plumes passées (ah, les articles de Moravia sur le Giro ! ah, les analyses poussées de Léon Bloy sur le Beach Volley féminin ! On savait écrire à l'époque.) Loin d'encourager la sélection, l'Equipe prend un malin plaisir à dénoncer, collaborer (c'est typiquement Français, ça, "le malin plaisir", est-ce qu'on trouve ça ailleurs ? Grand Dieu non.) Voilà donc la compétition lancée dans le pire des climats, d'autant que l'Ukraine a montré un visage réjouissant face à la Suède, grâce à Chevtchenko, décidemment un homme de très grande classe (c'est typiquement Français, ça, les attaquants ukrainiens de très grande classe, on ne voit ça qu'en France, c'est terrible.)

Mais le chevalier Blanc est là pour protéger son poulain. Plus cinglant encore que le Dylan amphétaminé de 66, tout en préservant une part d'innocence qui le fait ressembler à un agneau dans l'abattoir, le voilà en conférence de presse qui prend la parole : "Ecoutez, bong, vous, ça vous intéresse, les petites phrases, heing, ça vous intéresse ? Moi ça ne m'intéresse pas, mais si vous voulez parler football, Angleterre, Ukraine, ou existentialisme, là, oui ça m'intéresserait, heing, et je pourrais vous parler des choses." Et le sélectionneur de partir sur un petit ricanement cruel, qui laisse l'assistance confondue.

C'est aujourd'hui le début du "deuxième tour". Les premières larmes sont ravalées, même les mauvaises équipes peuvent encore espérer un miracle, quant aux autres, elles ont peur de gâcher leur capital. Entre elles, pas d'alliance, de regroupement, de "sursaut citoyen"... Jean-François Copé l'a dit : "Pas de consigne." C'est un moment qui réserve bien des surprises, d'ailleurs :

Grèce 0 - 2 République Tchèque

Humiliée par la Russie, la République Tchèque va être surmotivée pour ne pas sortir prématurément de la compétition. Humiliée par l'Europe, la Grèce va toucher le fond du trou, si encore ils parviennent à payer un bus pour accéder au stade.

Pologne 2 - 2 Russie

Soyons honnêtes, la Russie va probablement gagner. Cela dit, on ne fait pas un pronostic pour gagner de l'argent, mais pour faire parler son coeur, et il est hors de question de trancher entre ces deux pays que j'aime beaucoup (et qui entre eux ne s'aiment pas du tout.) L'ambiance promet d'être électrique entre les partisans de Gombrowicz et les descendants de Dostoïevski, entre les Catholiques et les presque-aussi-remarquables Orthodoxes. La Pologne est plus faible, mais joue chez elle ; la Russie a brillé pour le premier match, et devra confirmer. On souhaite du sang, des larmes, et de la passion (c'est typiquement Français, ça, "souhaiter", on se prend pour qui, qui aujourd'hui fait encore des voeux, des souhaits, des rêves ? On ne voit ça qu'ici, sur le Bûcher, je vous dis que ça.)