Serge Reggiani n’est pas qu’un immense chanteur au regard humide, c’est aussi, même s’il n’a pas écrit de chanson, un véritable auteur, avec une vision très personnelle de l’humanité. Peu importe qu’il se lance dans une parodie ou un drame : si l’on met bout à bout tous les titres qu’il a interprétés en trente ans et quelques de carrière, l’impression d’unité (ou de redondance, selon l’humeur) est glaçante. Il y a là une mine, une galerie de portraits où chaque détail compte. Il creuse, et nous laisse empêtrés dans les gravas ; à nous de trier entre les joyaux et la boue. Son univers se situe quelque part entre un bistrot parisien et un cimetière d’enfants ; inlassablement, d’une voix contenue, sobre, parfois tendue, il en énumère à voix haute la liste des pierres tombales. Ses plus grandes chansons font partie de la légende, mais ce sont bien les mélodies mineures, ou oubliées, qui donnent de la profondeur à son histoire, comme des aphorismes ou descriptions qui feraient respirer l’intrigue. Ce sont des fables, des romans édifiants, servis (on ne l’entend jamais dire) par des arrangements princiers. Le chanteur y est à prendre d’un seul bloc, dans toute sa complexité, violent, tendre, humain, parfois ennuyeux, toujours bouleversant. Voici un humble hommage à l'homme qui a interprété des dizaines de Fairytale Of New York, seul contre tous.

 

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1. Et Puis

Un homme désabusé et mélancolique pleure sa jeunesse perdue, une jeunesse toute charnelle, semble-t-il, car lui et sa fiancée ne peuvent pas vraiment vieillir, et ne seront jamais de grandes personnes. Toute gombrowiczienne dans sa thématique, on ne comprend d’ailleurs pas très bien si la chanson célèbre l’immaturité de jeunes filles à peine pubères, ou au contraire l’innocence des personnes âgées, vestige prisonnier de leurs corps comme un moustique dans son ambre. La Provence est perçue comme une Jérusalem Céleste. Allusions tendres à la mort. Grand refrain.

Note : B

 

2. L’homme fossile

Un squelette préhistorique vient témoigner à la barre : la postérité le considère comme un animal, mais lui, il revendique sa part d’humanité. Les détails de son quotidien sont idiots : ils sont semblables aux nôtres. C’est une chanson un peu comique, mais elle est réussie quand même. On apprend à la fin qu’une bombe nucléaire a rasé la terre, à peu près à notre époque. Considérations ironiques sur le jugement de l’histoire, la vacuité de toute existence humaine.

Note : B

 

3. La Vieille

Une vieille femme dépérit chez elle, abandonné par ses fils (l’un est parti chasser en Afrique, un autre en Amérique ; les autres, on ne sait pas où ils sont partis chasser.) A l’approche de la mort, toutefois, le bon fils revient au chevet, et ressent la nostalgie de son enfance (on sent que la vie ne l’a pas épargné.) La mort de la vieille est illustrée par la destruction d’un jardin (le paradis perdu ?) : c’est un monde rural et désuet, fait de tartes aux pommes et de beignets à la confiture, que vient brutaliser le temps qui passe. Derrière le portrait déchirant d’une vieille en train de mourir, on est saisi par le narcissisme du narrateur, qui voit dans la mort de sa mère une nouvelle façon de rêver.

Note : A+

 

4. Votre Fille A Vingt Ans

Une mère (qu’on devine seule, vieille et délaissée) voit sa fille grandir, et devenir une femme ; un chemin qu’elle-même a emprunté jadis, mais qui depuis s’est recouvert de broussailles. Elle s’émeut devant la démarche hésitante de la gamine, voudrait la réconforter, mais l’incommunication intergénérationnelle est plus forte que tout (sauf un sourire, semble avancer la conclusion.) Derrière la tendresse (à fendre le cœur) de l’interprétation, subsiste un sentiment de méchanceté (on ne sait pas très bien si le narrateur – qui est-il d’ailleurs ? – se moque de la mère ou pas, s’il insinue que toutes les femmes suivent le même cheminement et ne font preuve d’aucune force de caractère) qui fait tout le charme de la chanson.

Note : A

 

5. Dessin Dans Le Ciel

Un homme pompier et fanfaron indique à un extra-terrestre la marche à suivre pour trouver sa maison sur Terre. Après l’avoir localisée quelque part dans le fin fond de la Creuse, il se lance dans un grand refrain doo wop et larmoyant sur sa femme, qu’on ne peut pas manquer, même si on vient d’une autre galaxie. C’est amusant, mais la chanson est un peu pénible après plusieurs écoutes.

Note : C

 

6. L’Enfant Et L’Avion

Un petit garçon solitaire et rêveur joue avec un avion ; il imagine, partout dans le monde, d’autres petits garçons solitaires et rêveurs, et les rejoint par l’esprit. Son imagination s’envole, la chanson est adorable, même si on devine que ce petit garçon va probablement finir sa vie salement déprimé, amer, sans jamais être sorti de son village natal. Réflexion sordide sur la solitude, ses remèdes brefs et inefficaces.

Note : A

 

7. Les Affreux

Les filles sont en deuil dans la Rue de la Joie. On apprend qu’un certain Grand Paulo de Montreuil (un sacré chic type) est parti à la guerre. Dans un premier temps, c’est la fête : on reçoit des lettres du front qui se veulent rassurantes, mais bien vite les drames pleuvent — le Grand Paulo a perdu un œil, trois doigts, ses espérances. Finalement, il meurt, et on revient l’enterrer à Montreuil, à côté des chiens. Malgré le rythme de fanfare militaire qui porte la chanson, on imagine que la Rue de la Joie n’est plus qu’un champ de ruine ; l’ombre du Grand Paulo viendra hanter le rire des enfants.

Note : B

 

8. Gaspard

Un orphelin taciturne et triste découvre la grande ville : les gens le rejettent, les femmes le méprisent. Coupé du monde, il part à la guerre, mais même la mort ne veut pas de lui. Seule la prière, à la fin, vient apaiser ses pleurs — mais le climat de la chanson semble indiquer que la prière ne l’apaise pas du tout, que rien en fait ne peut soulager sa peine d’être venu au monde. On touche, derrière ce prénom au charme désuet, Gaspard, à l’essence même de la mélancolie ; la douleur du petit garçon est ravivée par une interprétation incroyable, sur le fil. Chanson parfaite.

Note : A+

 

9. Madame Nostalgie

Un amant à la volonté faiblarde, dépressif épris de sa dépression, cherche à éconduire sa compagne, Madame Nostalgie (une métaphore de la nostalgie) pour reprendre goût à la vie. Sous la trame un peu ironique pointe un réel problème : comment détruire la muraille qu’on a bâtie autour de sa propre tristesse ? Comme s’il fallait à tout prix la protéger, la chérir ; comme si on lui soupçonnait plus de vertu que la joie ; comme s’il valait mieux cet amour-là que pas d’amour du tout. Belle envolée finale — même si on sent que le narrateur, après une soirée d’émancipation, reviendra au matin jouer profil bas aux côtés de la nostalgie.

Note : A

 

10. La Java des Bombes Atomiques

Reprise de Vian. Ce genre de chanson ne convient pas vraiment à Reggiani, même s’il s’agit d’une pause honnête dans le festival de morosité.

Note : C

 

11. Prélude / Maumariée

Un homme s’adresse à sa femme qu’on a retrouvée morte dans un cours d’eau. La « mal mariée » portait en elle un désespoir qu’il n’a su guérir. Il se sent inutile, dévasté, se maudit de n’avoir rien pu faire. Coupable, il multiplie les métaphores florales pour aborder la décomposition du corps, établir une distance avec le suicide de l’être aimé, d’un ton pudique et retenu qui confine à la naïveté. Toutefois, cette volonté de préserver le corps amoureux à travers la mort bouleverse par sa douceur, son absence de second degré, malgré un sujet épineux. Réussite.

Note : A

 

12. Moi J’Ai Le Temps

Un voyageur solitaire au grand cœur médite sur son rapport au temps pendant une halte sur le chemin. La pause pipi devient un manifeste métaphysique : rien ne sert de se précipiter, il a bien le temps de chercher le grand amour, la grande aventure, le grand frisson. La recherche seule est plus belle que la concrétisation ; l’éternité, elle, est du côté de notre homme. Hélas !… derrière ce beau discours, on sent un grand naïf qui a peur de l’engagement et repousse toujours au lendemain la prise de responsabilités. Interprétation ambiguë et laconique, qui trouble le jeu du narrateur et sauve une chanson un peu molle.

Note : B

 

13. La Dame de Bordeaux

Un marin précieux et pompier part faire le tour du monde. Il s’arrêtera dans chaque port mais promet de retourner un jour vers la dame de Bordeaux. Hm. Chanson assez banale, si ce n’était le génie de Reggiani : lui seul peut esquisser, à la fois grandiloquent et humble, ce marin timide, complexé, malchanceux et méprisé par les femmes, qui reviendra peut-être à Bordeaux sans avoir pu tromper une seule fois sa promise, faute de panache. Il fanfaronne, mais sous un toit on l’imagine ramper devant la vaisselle. Contre-pied séduisant sur papier, mais la chanson est vraiment trop vague (sans jeu de mots) pour bouleverser sur le long terme.

Note : C

 

14. Il Suffirait De Presque Rien

Un narrateur coquin (on ne discerne pas très bien s’il s’agit d’un vieux goujat ou d’un dandy trentenaire qui prend la pose) tente de placer ses billes sur une fille très jeune, probablement  une lycéenne innocente qui n’avait rien demandé. Devant le côté convenu de la situation, il décide lui-même de larguer les amarres. Avec dix ans de moins, il aurait pu dire « je t’aime » — mais, dix ans en arrière, on a du mal à imaginer le personnage dire « je t’aime » à qui que ce soit. La chanson est réussie : on ne sait pas si on a affaire à une allumeuse, à un loser qui préfère perdre par anticipation, ou à un vieux beau sincère qui va finir sa vie avec des bols de soupe. Mélodie imparable ; chef d’œuvre.

Note : A+

 

15. La Ballade Des Pendus

Inspirée par François Villon, le Tolkien de la chanson engagée des années 50-60, c’est une mise en musique un peu banale d’un poème renversant. Intéressant le temps d’une écoute, noble dans l’intention, mais anecdotique.

Note : C

 

16. La Clef

Un alcoolique cynique et mystérieux loue une chambre d’hôtel avec une prostituée. La Clef du titre n’est pas celle du paradis, apprend-on : c’est celle de la chambre qui abrite un coup d’un soir, rien de plus. Après le coït, le narrateur pense à la mer : il se demande si, un jour, les naufragés de son espèce pourront trouver l’amour auprès de femmes de bonne condition. Très décadente et narcissique dans son propos, la chanson s’envole grâce à une giclée d’orgue. On ne sait pas trop ce que pense la prostituée de tout ça.

Note : B

 

17. J’Voudrais Pas Crever

Un homme (malade ? à l’agonie ? on ne sait pas) pense à toutes les choses qu’il n’a pas accomplies avant de mourir. Il faut bien placer, par principe, la faune, la flore, et les pays inconnus, mais très vite on comprend que ses pensées vagabondent autour du sexe faible. Il peut bien se raccrocher à des branches de vécu : les pins, la mer, la montagne ; la vie est un rond-point, toutes les sorties le ramènent au gynécée. Tiré de Vian ; peut mieux faire.

Note : B

 

18. Tes Gestes

Un homme névrosé et baveux s’extasie devant les gestes, parures, et manies d’une jeune femme. Après plusieurs écoutes, impossible de savoir s’il s’agit de sa fille ou de sa concubine. Pleine de vice, la chanson capte la post-puberté, ses changements brusques, la séduction qui ne s’avoue pas ; le narrateur en devient presque inquiétant à force de retenue. C’est le grand tour de force d’un titre un peu faiblard mélodiquement.

Note : B

 

19. Un Siècle Après

Bouffonnerie borgésienne mettant en parallèle les vies et morts brutales d’Abraham Lincoln et John F. Kennedy. L’auteur exagère les symétries, trouve des coïncidences un peu niaises pour lier leurs destins, interroger l’avenir. Sur fond d’orgue de barbarie, la chanson amuse trente secondes, mais c’est globalement une belle bêtise.

Note : C

 

20. L’Arrière-Saison

Un homme bavard et doux-amer compare sa vie et sa relation amoureuse à une arrière-saison. Le refrain, par opposition, évoque la joie d’un été indien. Entre les bulletins météos, la chanson, elle, est plutôt agréable, sans être très marquante : la tentative de faire de l’arrière-saison une métaphore du passé mouvementé est un peu trop forcée pour être honnête (comme une chanson que j’avais écrite à l’époque en français, qui parlait d’un bout de bois, et où l’on trouvait tout le temps des « c’était l’époque du bout de bois », « du temps où nous avions un bout de bois pour jouer en forêt », « où est passé l’époque du bout de bois ? », etc. — toutes les métaphores ne sont pas bonnes par nature.) Sans la voix, l’édifice s’écroulerait.

Note : B

 

21. L’arbre

Un marin souhaite voir sa bien-aimée changée en arbre pour la tailler à coups de hache et en faire un bateau. On apprend des noms d’arbres, des termes techniques du jargon maritime, et c’est amusant à chanter un peu ivre. La mélodie n’a l’air de rien, se sifflote en jouant à la coinche ; on ne soupçonne pas une seconde la dureté du propos si l’on n’y prête pas attention. La perversion passe ici en contrebande, comme dans toute grande œuvre d’art.

Note : A

 

22. Requiem Pour N’Importe Qui

Belle atmosphère inquiétante, et intention louable de dédier une chanson aux soldats anonymes morts dans la boue, la jungle, loin de leur patrie. L’interprétation fait tout : sans douter une seconde de la sincérité de Reggiani, il faut avouer que, sur un plan purement mélodique, la chanson est un peu anonyme elle aussi.

Note : B

 

23. De Quelles Amériques

Un homme au manteau râpé, emprisonné dans ses souvenirs, voit revenir à lui une compagne qui l’avait quitté. On devine que depuis son départ, l’homme ne vivait plus, ou si peu, tenu captif par l’absente dont il ne voyait plus les défauts au quotidien. La vie reprend ses couleurs, les mots tant ruminés se bousculent enfin sur ses lèvres mais l’horloge est arrêtée : on ne sait pas si la femme est vraiment revenue, s’il s’agît d’un songe qui tournera court à la fin de la chanson ou d’un délire causé par le chagrin. Là encore, le flou embellit les retrouvailles. Reggiani est imbattable dans cette catégorie, l’émotion à la fin submerge tout. Grande réussite.

Note : B

 

24. Gabrielle

Chanson terrible sur une femme rasée à la libération pour avoir « sympathisé » avec l’ennemi. Un voleur eût été mieux traité qu’elle : le crime d’amour est perçu ici comme le plus violent, celui qui ne sera pas pardonné par le peuple. Le narrateur (son fils ? un voisin ? un ancien collabo ?) se dresse au-dessus de la foule et harangue les lâches au nom de l’amour : on ne sait rien de son passé, il n’est pas précisé s’il est amoureux ou non de Gabrielle ou s’il s’agit d’une soif de justice que rien ne peut étancher. A noter un passage instrumental surprenant et carnavalesque qui rappelle les Doors.

Note : B