Il ne faut jamais souhaiter du mal aux gens, et pourtant... Depuis quand n'avait-il pas sonné comme ça ? Sleeps With Angels ? Peut-être. Eldorado ? Tonight's The Night ? N'exagérons pas. Sonné comme quoi, d'ailleurs ? Neil Young, et c'est sa principale qualité, a toujours été maladroit, instinctif, naïf. Autiste, si l'on en croit la légende. Quand il est amoureux, il sort un disque de country rock apaisé, chante les vaches du Wyoming et les soirées camomille au coin du feu. Quand il s'ennuie, son esprit s'étiole, et se met à échafauder des albums concepts sur les voitures ou une famille perdue dans un bled du Midwest. La vie suit son cours, avec un certain ennui, et l'on se dit que, désormais, les disques du Loner se calqueront sur elle, parfois excitants (Going Home, Dirty Old Man, Spirit Road, Let's Impeach The President), souvent ternes. Trop jeune pour avoir assisté à la sortie de ses disques importants, on se penche désormais sur eux comme sur les reliques d'une légende ancienne, pas encore perdue, mais déjà un peu écornée.

Car elle en a pondu des grands disques, la légende, on le sait, ils sont là, ils résonnent encore, dans leur coin, d'une voix plaintive. Mais nous, honnêtement, on se sent un peu lésé. Il faut comprendre : les aînés, quand ils cassaient leur tirelire à l'époque, avaient droit à Rust Never Sleeps. Zuma. Nous, jeunes garçons et filles de la génération Euro (ou du 21 Avril 2002, ou MySpace, ou toute autre connerie du genre), on revient de chez le disquaire sur un pas de danse, le coeur en fête, délesté de plusieurs pièces avec, oui! Are You Passionnate? ou Road Rock vol 1 : Friends and Relatives dans la poche. Les psychiatres, la police s'interrogent. Quelle forme de masochisme pousse à acheter ces disques, en sachant déjà qu'on les écoutera une fois et demie avant de les laisser prendre la rouille ? La réponse est simple : s'il semble si important d'acquérir la dernière production de Neil Young ; s'il est indispensable de se farder le moindre de ses disques, même les plus idiots, c'est parce que, tout simplement, on l'aime. Et qu'on lui doit beaucoup. Comme tout le monde, pourrait-on dire avec lassitude — tout le monde aime Neil Young, tout le monde s'en inspire, tout le monde le respecte, le copie, ce qui est fatigant, et pousserait d'ailleurs n'importe quel individu sain d'esprit à le détester, à le renier, par un mécanisme bien connu et même, souhaitable, mais non, rien à faire : le bonhomme est trop doué, trop admirable dans sa démarche, trop vrai. Son statut se situe bien au-dessus de ces considérations mesquines. On ne peut pas être cynique face à lui. C'est un amour passionné, vache, total.

On l'a connu jeune, très jeune, au berceau pour tout dire, biberonné par After The Gold Rush, Harvest, ses albums gentils, du lait pour des oreilles à peine formées. Quand les autres allaient jouer à la balançoire, on écoutait Heart Of Gold avec le regard dans le vague, enfermé dans une chambre, en écrivant de mauvais poèmes qu'une fille ne lira jamais. On était alors un jeune con qui écoutait la même musique que ses parents, et on s'en doute, on ne le vivait pas toujours bien. Le mal absolu, même, selon les rock-critics aux vies si dangereuses, si téméraires. Voie sans issue ? Non : les parents étaient rebutés par Arc, Weld ou Trans. Trouvaient Everybody's Rocking un peu "con-con". On se met alors à les écouter en priorité. L'honneur est sauf.

Quelques années plus tard, évidemment, cette envie toute adolescente d'émancipation paraît grotesque, et on se replonge avec nostalgie dans la musique du berceau, ces albums pastoraux tellement charmants, fragiles. Cette musique qui restera pour toujours associée à la campagne, à des confitures, à une forêt pleine de limaces, à des routes de gravier parcourues en famille. Et l'on se rend compte un jour qu'on connaît absolument tout de Neil Young ; on réalise que l'on n'a jamais cessé de l'écouter, sans même l'avoir décidé. Les choses se sont passées comme ça, c'est tout. Comme on se retrouverait avec la même fille après cinquante années de vie commune, sans mariage ni fiançailles, sans avoir rien planifié d'autre qu'un rendez-vous d'un soir qui se serait éternisé pendant un demi-siècle...  On se retrouve à le placer numéro un dans son panthéon personnel quand on nous presse de donner une réponse spontanée — on se dit tout de suite après que non, il y en a bien d'autres, aussi importants, aussi attachants, il doit bien y en avoir, mais qui...?

Et un jour, le miracle arrive. Neil Young sort enfin l'album dont on rêvait secrètement et qu'on n'attendait plus, un disque qu'on trouve génial à la première écoute, et plus que ça encore aux suivantes. Un disque à la fois intimiste et grandiloquent, sauvage mais timide... Une oeuvre au titre idiot, dont le concept fait sourire, et qui pourtant ne quitte plus la platine. Un disque important qui ne se contente pas d'être une pâle copie de Freedom, Rust Never Sleeps, ou de ses autres come-backs.

Enregistré pendant des nuits de pleine lune, Le Noise surprend. La première chose mise en avant par tout le monde, à raison, c'est bien évidemment le son de l'ensemble. Plus qu'un simple retour à la distorsion, il s'agit bel et bien d'un nouveau genre : du folk-metal, comme dirait son auteur en plaisantant à moitié... Lanois invoque les spectres de sa maison avec-vue-sur-le-lac, façon Bag Of Bones, et leur tire des idées d'outre-tombe : faire murmurer les morts, travailler la spontanéité, lui accoler un vacarme complexe sans la dénaturer. Ce n'est pas la première fois que Neil Young joue seul ; ici, néanmoins, il n'est pas question d'épure, comme sur le mirifique Live At Massey Hall. Au contraire, sa guitare est surchargée d'échos, de reverb et d'effets divers : il s'agit d'en faire des tonnes, d'isoler la voix au milieu d'une marée sonore ; c'est un requiem qui rejette la cathédrale pour la boue et convoque les amis récemment disparus, Ben Keith en tête... C'est une solitude, un deuil récent qui a besoin de crier et rejette la discrétion folk du passé  — enfin, on pourrait dire ça si le constat n'était pas invalidé par deux sommets, Love And War et Peaceful Valley Boulevard, très dépouillés, et paradoxalement deux des chansons les plus intenses du disque.

On ne doute pas un seul instant que le but premier était de construire tout un album autour d'un son de guitare. Mais Neil Young a sué devant sa copie : il y a des chansons sur ce disque, et plus que ça : il y a, par moments, des assauts, des fulgurances, ces moments magiques qui n'appartiennent plus à une chanson, mais ouvrent une brèche sur l'âme toute entière du chanteur... Si les trois premiers titres sont assez accrocheurs et servent surtout de manifeste sonore, l'ambiance bascule avec Love And War, aux paroles d'une niaiserie confondante qui fait pourtant mouche par la seule grâce de l'interprétation, plus fragile que jamais. Il faudrait aussi parler de ce grain de guitare, en suspens, liquide ; de la tension funéraires qui agite ces notes hispanisantes, comme un flamenco joué au bord d'un lac embrumé. Le ton devient crépusculaire, apocalyptique même avec Angry World et son rock "reaganien", froid et paranoïaque, pour un refrain qui emprunte quelques clopes à It's The Same Old Song (bravo à mon ami Dandal pour l'avoir remarqué.)

Puis viennent Hitchhiker et Peaceful Valley Boulevard, ces deux trucs insensés... Ce qui n'était jusqu'ici qu'un très bon disque bascule dans... quelque chose en plus. Une légende. Le génie de Neil Young, depuis toujours, est de transposer sa vie et sa vision de l'Amérique dans une représentation mythologique où tout se mélange : grands espaces et solitudes incurables, reliefs montagneux rappelant la forme d'un visage, amours défuntes et vallées perdues... — Isolé dans son ranch, le chanteur ne contemple pas des plaines et des troupeaux de bisons, mais un Eden oublié, un lointain paradis que le péché originel a emporté avec lui depuis des temps immémoriaux. C'est cette perte qu'il dépeint dans le très "Ancien-Testamentaire" Peaceful Valley Boulevard, pétri de références bibliques, où l'on voit se dérouler la longue dégénérescence de l'esprit de la Frontière jusqu'au chaos actuel. Une décrépitude qui fait écho à celle de Hitchhiker, énième chanson "autobiographique", mais l'une des plus violentes de son auteur, qui se met en scène sur fond de magma sonore cauchemardesque en dressant la liste des drogues et désillusions qui ont eu raison de son idéalisme. Le disque s'achève avec le flippant Rumbling, et voilà. Quarante minutes bien remplies. On le repasse une fois, deux fois...

La question est : écoutera-t-on encore ce disque dans vingt ans comme on écoute aujourd'hui Tonight's The Night, Freedom ou Sleeps With Angels ? Peut-être. Peut-être pas. L'important n'est pas là : en n'en faisant qu'à sa tête, en tapant au hasard dans le sol fertile de son imagination, Neil Young vient de tomber, alors que plus personne n'y croyait vraiment, sur un gisement inattendu. Un moment rare et précieux, qui égale certains de ses précédents sommets, et laisse encore augurer, pourquoi pas, de (très) bonnes choses pour l'avenir. Personne, pas même Dylan, ne peut en dire autant aujourd'hui.

(En lien, l'album à écouter en streaming, et la critique un peu moins enthousiaste de mon ami le Golb, qui rira peut-être de mon avis dans vingt ans...!)