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Figure emblématique de Greenwich Village, compagnon de route de Dave Van Ronk, Karen Dalton ou Bob Dylan, Fred Neil était un sympathique héroïnomane au baryton inoubliable. Si son oeuvre est aujourd'hui plus ou moins oubliée (à part Everybody's Talking, reprise en version grenadine par Harry Nilsson), il reste l'auteur d'un authentique chef d'oeuvre, cet album éponyme de 1967. Comme beaucoup de chefs d'oeuvre, il contient un morceau raté et inécoutable : l'immonde raga de dix minutes qui clôt l'album. Mais tout le reste vaut de l'or.

Après une poignée d'albums boy-scouts qui ne se sont pas vendus, le chanteur décide de se laisser aller et compose une série de morceaux énigmatiques. Des mantras sur deux accords. Des blues revisités. Misanthrope, dégoûté par l'industrie musicale et la ville (voir Badi-Da, qui sera plus tard (très bien) reprise par Mark Lanegan), Fred Neil part s'isoler en Floride, au bord de la mer. Il passe ses journées à jouer devant des dauphins, et écrit l'une des chansons les plus énigmatiques des années 60. Ode à l'évasion, illustration du temps qui passe, allusion ambigüe à la drogue, ou encore déclaration d'amour sincère aux mammifères marins — on ne sait pas trop, et c'est bien ce qui fait le charme de la chanson (qui sera plus tard (mal) reprise par Tim Buckley.)

Tout au long de l'album, le jeu du groupe (teinté de jazz) est relaché, voire improvisé, sans jamais sombrer dans les travers du genre : les morceaux restent concis. Ils offrent tout au plus une sensation de flottement cotonneuse sur un tapis de guitares, et mettent en valeur la vraie vedette : la voix. Sans être techniquement remarquable, sans même offrir une grande variété, la chaleur hypnotisante de son timbre fascine et emporte... Si le folk, comme la country, est souvent une affaire de voix et de charisme, Fred Neil en possédait un rayon. La sienne dessine des paysages dans lesquels on revient sans cesse se réconforter. Et si tous les éléments réunis sont d'une simplicité confondante (blues recyclés, textes minimalistes, mélodies primaires, etc), il y a dans la musique de Fred Neil (et plus particulièrement dans cet album) quelque chose d'indéfinissable, d'une profondeur inouïe, qui fait qu'on y retourne pour s'y perdre...

Par la suite, il n'a plus fait grand-chose.