Il s'agit donc d'un livre de Johnny Cash sur l'apôtre Saint Paul. C'est d'ailleurs exprimé avec des slogans publicitaires vaguement stupides sur la couverture, façon combat de boxe (« The man in black talks about the man in white », « Two legendary men. Two thousand years apart. Yet Remarkably Similar », etc) On pense à Spiritual ou à Where You There When They Crucified My Lord, en piochant au hasard dans tous les gospels somptueux de la légende country, et l'exercice paraît donc plus pertinent qu'un traité sur le dandysme par John Fogerty, ou un roman parnassien de Ted Nuggent...


Il ne faut pas le cacher, ce livre est presque une pièce à charge. Personne ne l'a lu, peu de gens en ont entendu parler, et ceux-ci généralement ont préféré taire son existence, le considérant comme un caprice mystique assez commun dans l'histoire du rock, alors que Johnny Cash est aujourd'hui un artiste déifié par des millions de gens, qui voient en lui l'étendard éternel de l'outlaw au grand coeur, un chanteur romantique à la voix unique, celui-qui-reprend-U2-mais-en-bien, et autres. Ceux-ci vont même jusqu'à pardonner un discours évangélique très présent tout au long de l'œuvre, car s'il a tué quelqu'un à Reno juste pour le voir mourir, il a bien le droit de se permettre quelques chansons religieuses, que personne n'écoutera avec la ferveur qui s'impose de toute façon.

Or ce roman est tellement excessif qu'il a de quoi gêner ses plus fidèles partisans. La couverture semble insister lourdement pour rappeler que les deux hommes (Johnny et Paul donc) partagent certains points communs, et les rares lecteurs qui ont choisi de s'exprimer présentent d'emblée l'affaire comme une histoire de rédemption, d'autobiographie masquée, ou pire encore. Mais Cash, avec la ferveur du débutant, n'a pas fait les choses à moitié, et présente cette histoire avec une accumulation de détails sur la Jerusalem d'époque, tirés des Ecritures et autres sources judaïques les plus diverses, comme il le précise dans une longue introduction dégoulinante de sincérité (où l'on découvre avec un certain étonnement que c'est en étant agressé par une autruche qu'il a trouvé la force de poursuivre cette histoire.)

Johnny Cash a donc sué devant sa copie, et n'a pas livré ce à quoi on pourrait s'attendre, à savoir un Jerusalem Prison Blues avec des bandits mexicains déchus transposés dans la Judée du premier siècle. Ceux qui admirent ses textes retrouveront ce don pour le détail et l'observation, mais pas la tonalité si particulière de ses chansons les plus célèbres, et ce pour plusieurs raisons.

Premièrement, ceux qui s'offusquent de voir le moindre crucifix pendre au cou d'un adorable enfant vont s'étouffer en voyant que la pré-introduction est signée Billy Graham, télévangéliste américain bien connu. Et en s'avançant dans le livre, on découvre rapidement que Cash semble avoir condamné humour, subtilité, et subversion, soit tout ce qui fait le charme de ses chansons, aux oubliettes les plus profondes, pour ne garder qu'une certaine poésie devant les détails les plus inattendus (la végétation ? la nourriture ? les animaux ?) et, surtout, un premier degré constant dans l'étude de son sujet.

On ne rappellera pas l'histoire de la conversion de Paul de Tarse (que tout le monde devrait connaître sur le bout des doigts). Ça commence avec l'exécution de Saint Etienne et les discours haineux, puis on verse dans l'absolutisme de la foi chrétienne. Le Paul de Cash est tout aussi extrémiste, passionné et violent que celui de la Bible. Sa version étudie plus la psychologie du héros que ses faits et gestes rapportés ; ainsi, il semble vouloir développer les tourments intérieurs de l'Apôtre devant cette crise mystique qui le fait basculer de la barbarie judaïque à l'amour chrétien (c'est à peine moins schématisé dans le livre) en s'interrogeant sur ses motivations. Hélas, Johnny Cash n'est pas Dostoïevski (?), et ce qui aurait pu donner un développement chaotique intéressant chez des gens comme Bernard de Morlas ou William Faulker n'est souvent que pure récitation des Ecritures, râbachées comme une leçon, et c'est bien là le problème : après sa conversion, l'auteur se sent probablement trop respectueux ou timide à l'idée de peindre Saint Paul pour oser le déformer, et ne place dans sa bouche qu'un discours très convenu sur des notions essentielles (le Saint Esprit, l'Amour Chrétien, la Félicité dans la Douleur) mais déjà définies ailleurs (et mieux). Ce qui fait la force des prières, de par leur simple nature, semble ici un peu trop sage pour quelqu'un qui a chanté "Cocaïne Blues" ou "Delia's Gone", et c'est le principal défaut du livre : il s'agit d'une histoire (très belle et, il faut le dire après tous ces reproches, rendue de façon plutôt vivante) de dévotion, d'un exercice de Foi d'une sincérité si désarmante qu'elle ne tolère pas la moquerie du profane. Mais si un chrétien apaisé y trouvera son compte, les plus exigeants trouveront ça trop léger et convenu pour laisser une marque plus conséquente qu'un simple bon souvenir anecdotique, un peu comme son album concept charmant sur la Terre Promise. (Quant aux autres, ils ne dépasseront probablement pas les six premières lignes, avant de voir qu'elles ne s'adressent clairement pas à des gens de leur espèce.)