Sarabande. Voilà un vrai village de la France profonde que l’Unesco n’inscrira jamais à son patrimoine. Trop commun, trop vulgaire, pas assez de patine ; il manque trop de dents au cheval pour espérer séduire la secte des Musées. Les rues sont vides, les gens sont vieux et mal habillés. Depuis qu’on ne peut plus boire avant de conduire, le club de foot local — la Juventus de Sarabande, division d’honneur — cherche des subventions, des supporters, une charnière centrale et quelqu’un pour gonfler les ballons. On ne trouve même pas une malheureuse ruine que la Terreur aurait semé sur son chemin pour remplir des siècles plus tard les dépliants touristiques. Parfois, des amateurs de Haendel passent ici et se rendent compte au bout de deux minutes que le village n’a rien à voir avec le compositeur ; on les voit errer d’un trottoir à l’autre, bredouilles, le regard plein de cette mélancolie du touriste floué. C’est un village charmant, pourtant, avec ses codes à lui, ses traditions. Son maire agriculteur tamponné « Divers Droite », élu à 73% devant le candidat Front National. Trois commerces qui ont résisté à la crise : le PMU, un coiffeur et une station-service qui vend aussi de la bière et le dernier Prix Goncourt. Deux artères principales : l’avenue de Gaulle, qui croise l’impasse Poulidor au niveau de la Poste. Partout ailleurs, des champs de blés sous la pluie. Des silos qui contiennent Dieu sait quoi. La grande ville la plus proche (Montargis) est à vingt kilomètres. Il est possible qu’on se fasse un peu chier à Sarabande, mais c’est l’endroit qu’a choisi Albert Aisselles pour finir ses jours.

 

Le bus me dépose sur la place de l’église. Le PMU est ouvert à côté des marches humides. Sous un store, un habitué sirote son blanc en lisant l’Equipe. J’entre dans le bar pour m’abriter et discuter un peu. Le patron a l’air sympathique : chemise ouverte sur le torse, gourmette, moustache gauloise, début de mulet dans la nuque. Un demi, et son petit frère oui. On cause un peu. J’apprends que c’est le cousin du maire, il possède le bar et la station-service. Il n’est pas en très bon terme avec le marquis local. Je lui demande s’il connaît Albert Aisselles, il soupire dans sa moustache. « Encore un curieux ? Vous perdez votre temps. » Je commande une troisième bière dans l’espoir de lui délier la langue (et parce que j’aime bien être ivre.) « Le vieux Aisselles, vous n’en tirerez rien. Il y a toute une palanquée de gens qui viennent le voir, des jeunes comme vous, il ne leur ouvre pas. C’est un vieux cinglé qui passe son temps à se masturber. » Le type qui lisait l’Equipe nous rejoint. « Je vous ai entendu parler d’Aisselles, ce bon à rien. Il est devenu infect depuis qu’il a publié son bouquin. Déjà qu’avant, bon… » J’apprends avec un pincement au cœur que Nancy a perdu contre Evian-TG.

 

Je sors du bistrot de bonne humeur, mais l’effet de la bière retombe vite. Comment approcher Albert Aisselles ? Le vieux n’a pas l’air commode. Je n’ai même pas une carte de presse pour me présenter et demander une entrevue, je viens comme ça, de mon propre chef. Je ne suis qu’un jeune curieux et donc presque rien aux yeux de mon héros, qui déteste les jeunes, et qui doit probablement détester les curieux aussi.  Je me suis choisi un guide difficile. Je ne suis pas le seul : tous les esthètes éparpillés en France boivent les écrits d’Aisselles comme du petit lait. Nous formons une secte, mais une secte morale, non lucrative ; nous n’apparaissons pas sur le radar visqueux de la Miviludes.

 

Je suis devant la maison d’Aisselles. Je ne saurais dire ce qui m’a tant plu dans Masturbez-Vous !, son pamphlet séminal, mais c’est un livre qu’on aime et chérit comme son propre enfant. La Bible du mal-pensant. Un antidote radical contre le politiquement correct. Un livre - coup de poing contre la pensée unique, cette hydre increvable alimentée par les médias de masse. Si la plupart des pamphlets sont des crachats,  Masturbez-Vous ! tient du glaviot mâché et remâché qu’on enfourne de force dans l’œsophage de son ennemi. Daté ? Haineux ? Etouffant ? On jugera sur pièce. Le temps de quelques pages, Aisselles ressuscite le Céline de l’Ecole des Cadavres (le seul livre correct du pharmacien de Meudon.) Je suis là pour découvrir l’homme qui se cache derrière la plume acide, le tireur qui se planque derrière une mitraillette à mots (ou à maux ?) Même si pour être honnête, la tentation de rencontrer un ancien collabo, biographe officieux de Maurras, qui a slalomé au gré des époques entre Action Française, l’OAS et Occident, a pesé dans ma décision. L’amour des salauds ne s’explique pas. Le vice a bonne postérité chez les étudiants esthètes épris d’absolu.

 

Je frappe. Contrairement à mes attentes, Aisselles ouvre la porte et après avoir vérifié que je n’appartient pas à la police républicaine (« vous avez plutôt l’air d’un puceau »), il accepte ma demande d’entrevue.

 

Sa baraque est celle d’un bourgeois moyen : on y trouve les Œuvres complètes de Platon, Aristote, Spinoza, Kant, Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche, Ricoeur, Steiner, Muray, mais aussi La Cité de Dieu de Saint Augustin, la Somme Théologique Saint Thomas d’Aquin, ou encore Pascal, Bossuet, et la divine Weil. Tout Balzac, mais aussi Hugo, Chateaubriand, Bloy, Gourmont, Mirbeau, Daudet fils, Violin, Léautaud, Roussel, Brasillach, Rebatet, Bernanos, Green, Mandiargues, Bataille, Sade, Rabelais, Schwob, Lautréamont, Baudelaire, Proust, Céline, etc. Des milliers de vinyles, consacrés de façon exclusive à la musique classique. Aisselles se ramène avec un carafon de gros rouge et l’entretient démarre.

 

 

Bonjour monsieur Aisselles.

Bonjour.

 

Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier. Je ne pensais pas que vous accepteriez cette rencontre.

Vous tombez pendant une de mes pauses.

 

L'âge n'a pas de prise sur vous. Vous avez l’air en grande forme pour un homme de cent vingt-sept ans.

Merci. Ce n'est pas moi qu'il faut féliciter, mais la masturbation.

 

On sent chez vous une grande nostalgie du XIXeme siècle, la période Mercure de France, la décadence. Vous sentez-vous le dernier dinosaure d’une lignée vouée à disparaître ?

Euh non, tout ça, je m’en branle un peu.

 

Tout de même, on n’écrit pas un livre comme Masturbez-Vous ! sans raison. La jeunesse s’est emparée de votre message : on voit partout, dans les rues, les écoles, les magasins, des jeunes gens qui se masturbent, on dirait qu’ils ne savent rien faire d’autre. Ces jeunes désoeuvrés vous ont pris comme modèle. Vous devez bien vous sentir un peu fier, non ?

Ecoutez, non. Je n’ai rien à voir avec tout ça. Je n’y suis pour rien — enfin, vous n’allez tout de même pas prétendre que j’ai inventé la masturbation, non ? Je ne suis pas SI vieux (sourire entendu.)

 

Plusieurs courants de pensée se chevauchent dans votre livre. Chez vous, la littérature n’apparaît pas comme un remède, plutôt comme la maladie. Est-ce que l’écriture est un symptôme ?

Je ne sais pas. Je ne me souviens plus très bien de ce que j’ai pu raconter. Vous savez, j’ai écrit ce livre comme ça, entre deux branlettes…

 

Dans votre biographie de Maurras, vous avez sorti ce mot fameux : « La vie, c’est une charogne, un steak avarié servi sur la poubelle de l’histoire ; si on veut la manger, il faut épicer la saloperie, et Action Française, voilà, c’est le poivre qui pétille sous la langue, la douche qui rince la chair. » Etes-vous toujours en phase avec cette citation ?

Oui, oui.

 

On parle encore de votre passé trouble pendant la guerre…

(Il me coupe.) Ecoutez, tout le monde me rappelle ça à longueur de journée, ça suffit. Je n’ai pas été un héros, et alors, vous en êtes un, vous ? Il n’y a aucune preuve, je n’ai rien fait de mal. Je dis juste une chose : avant la guerre, je me masturbais, et pendant l’Occupation, bon, je me masturbais aussi. Qui dirige l’état, qui collabore avec qui, ce n’est pas mon souci. Je ne m’occupe pas de politique. Aujourd’hui, on dirait qu’il faut des raisons politiques pour se masturber, c’est incroyable, non ? Moi je dis juste : masturbez-vous. C’est un cri du cœur. Quelque soit l’objet qui occupe vos pensées : votre belle-mère, un téléphone, une orange pelée, une collection de timbres — ça n’a pas d’importance. Il faut se masturber, c’est sain. C’est le principe lui-même qui est sain.

 

On dit que vous êtes un homme à femmes…

Non, non. Moi, je suis un homme à branlettes, les femmes, je n’y touche pas, je n’y ai jamais touché, quel intérêt ? Ce n’est pas l’Amour qui m’intéresse, mais mon amour-propre, le mien, l’unique. Allons, les femmes, fiston, vous les avez lues ? (Il glousse.)

 

Vous ne passez pas souvent à la télévision. Y a-t-il une place, à notre époque, pour une parole corrosive comme la vôtre ?

Bon, excusez-moi, mais je commence sérieusement à m’emmerder. (Il se lève et part s’enfermer dans sa chambre.)

 

Dehors, la pluie a cessé. Sarabande s'évapore dans le silence. Je retourne boire quelques verres au PMU. L’humeur revient très vite : ce soir, littérature ou pas, c’est le Clasico.