08 février 2010

White Light / White Heat

Tintin Au Tibet

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Et voici le chef d’œuvre absolu de la série. Le sommet d’Hergé, au fond du trou mais en état de grâce. L’un des livres les plus puissants jamais écrits sur la longue agonie qu’est la dépression, avec peut-être Monsieur Silence de Roger Hargreaves.

On pourrait dire que ces chroniques modestes n’ont été jusqu’ici qu’une longue introduction pour parler de lui, et rien d’autre. Ou que Tintin au Tibet, avec sa blancheur immaculée, engloutit toutes les autres aventures de Tintin. Ce serait ignorer, certes, le gigantesque réseau de correspondances qui unit les différents volumes entre eux, et rend chaque épisode, même le plus mineur, indispensable. Mais il fait bien trouver un mot, une exagération, pour rendre justice, clamer son admiration.

Quand Hergé, au début de sa carrière, envisage de faire concurrence à l’état civil des sentiments, il n’a aucune idée de l’ampleur de sa tâche. Il ne sait pas jusqu’où il est prêt à creuser. Il ne sait pas encore que son entreprise lui ouvrira les portes de la folie, et qu’il y laissera une partie de sa santé mentale. Mais les grandes œuvres, celles qui comptent, prélèvent toujours un impôt consistant sur leurs auteurs, quitte à causer leur ruine.

Au début de la rédaction, la psyché d’Hergé ne tient qu’à un fil. Adultère, rongé par la culpabilité, et conscient qu’il finira ses jours en Enfer, il sombre dans la léthargie. Et se met à faire des rêves angoissants, où il se retrouve perdu dans de grandes étendues blanches. Il s’y promène toutes les nuits. Et tous les matins, il reprend son crayon et affronte le poids de cette couleur, de son cauchemar.

Comme un musicien adepte de l’épure, ou un écrivain économe de ses mots, il attaque le vide en toute discrétion pour lui donner une consistance, une architecture. Ce blanc — symbole de pureté, de la page vide à remplir — il ne cherchera pas à le minimiser. Il en fera même des montagnes, parmi les plus hautes du monde. Et lancera ses héros contre leur flanc.

Tintin au Tibet, c’est une histoire sur l'amitié. La charge émotionnelle des héros fend le cœur. On connaît Tintin pour sa placidité, son calme, sa trompeuse platitude, décodée plus tôt. On le verra ici pleurer, espérer, combattre l’évidence au nom de l'amour, repousser les limites de la souffrance pour atteindre son but. On le verra vivre, comme une créature de chair et de sang. A ses côtés, le capitaine Haddock sera plus drôle et émouvant que jamais, prêt à suivre son ami jusqu’au bout du monde, malgré les risques. Il ne reculera pas devant le danger, ni devant le suicide : il est même prêt à offrir sa vie dans une séquence insoutenable. L’amitié, c’est aussi celle qui lie Tintin à Tchang, une relation fraternelle à travers les rêves et les continents — en filigrane, on sent le désespoir d’Hergé, sa main tendue pour retrouver un vieil ami au milieu de la tourmente, son cri de détresse perdu dans les immensités gelées.

Tintin au Tibet, c’est une histoire sur la foi. La foi de Tintin, pleine d’espérance, quand il doit retrouver celui que tout le monde prétend mort, perdu. La foi dans l’existence du yéti, ce monstre qui n’en est pas un, et qui représente même quelque part le premier homme, Adam poilu et métamorphosé par la solitude. La foi qu’on place dans les rêves, toujours prémonitoires, toujours lourds de symboles, comme cette introduction qui rappelle la partie d’échecs avec la mort du Septième Sceau. Tchang ne devra sa survie qu’à la foi de son meilleur ami. Toujours, on oscille entre la poursuite et le découragement, entre la tentation et l’ascèse, deux pôles représentés par les anges de Milou qui se livrent une bataille acharnée. Le chien fidèle sera sauvé d’une noyade affreuse, et aura droit à une seconde chance, une rédemption. Tchang lui aussi aura droit à une sorte de résurrection ; il ne reviendra pas d’entre les morts, mais du royaume de l’oubli, abandonné par le troupeau humain. Sa renaissance s’accomplit dans l’Ecriture : c’est par son témoignage gravé dans la pierre que Tintin devine qu’il est toujours en vie. La foi, donc, porte toute l’histoire, qui n’est au fond qu’une large représentation du combat pour la vie, contre les éléments (la montagne s’avère être franchissable) et les apparences : le Yéti n’est pas le méchant. On dit d’ailleurs souvent qu’il n’y a d’ailleurs pas de méchant dans cette histoire, mais c’est faux : le véritable ennemi est invisible, c’est le découragement, la fatigue de vivre, la peur de suivre ses propres rêves.

La structure de l’épisode est admirable, elle aussi. Au bas de la montagne, les paysages sont splendides mais inoffensifs. Le blanc apparaît avec l’ascension, le danger. Le crescendo de blancheur n’offre aucun retour possible pour l’expédition : il leur faudra aller au bout du voyage, au bout d’eux-mêmes.

Ce qui fascine le plus, avec cet ouvrage d’une sensibilité inouïe, c’est son genre, la bande dessinée. Hergé aurait pu se vider de toute sa colère en écrivant un journal, des lettres, une autobiographie. Non. Son héros de jeunesse allait continuer à l’accompagner, dans toutes les épreuves. Et ses blessures de l’âme, il parviendra à les exposer en soixante-deux pages, dans une publication pour la jeunesse, de celles qui sont ignorées toujours aujourd’hui par la critique sérieuse. Il savait probablement en faisant tout cela que la postérité ne verrait en lui qu’un amuseur. Talentueux certes, mais à qui on refuse le génie. A qui on nie le droit de souffrir pour son art, le devoir de souffrir pour lui. Qu’il soit apaisé, là où il est : son œuvre continue à toucher le cœur, comme une balle.

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07 février 2010

Live Boat

Coke En Stock

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C'est une période sombre pour l'auteur. Divorce, adultère, dépression, autant de distractions passagères qui le détournent de sa mission et le laissent hagard devant la planche à dessin. Embrouillé dans ses pinceaux, la langue pendue et dopé par des produits plus ou moins sûrs, il va imaginer une intrigue invraisemblable, à la fois ridicule et grandiose (la résumer sérieusement demanderait plus de pages que la bande-dessinée elle-même), unique prétexte à rassembler de vieilles connaissances pour un grand tour de train fantôme. On se situe donc dans la continuité de L'Affaire Tournesol, à savoir creuser l'inconscient des personnages secondaires, mais cette fois Hergé ne prend plus la peine d'organiser ses notes — on passe d'un lieu à l'autre sans la moindre raison logique, comme si des pages entières avaient été égarées ou détruites. Nous ne sommes pas loin du Grand Roman de Ladislav Klima, en pire.

Ainsi, on peut croiser comme dans un labyrinthe les faire-valoir habituels : Abdallah et son père Ben Kalish Ezab, à l'origine d'une guerre pour une sombre histoire de loopings aériens (vraiment, Hergé, VRAIMENT ?) mais aussi le cheik Bab El Ehr, la Castafiore, Séraphin Lampion, Peter Buck, soit autant de featuring que dans un album des Chemical Brothers, Air ou Jay-Z, pour citer trois naufrages. (En parlant de ça, il faut saluer la superbe couverture de ce volume, maintes fois parodiée à l'avenir, par les Pogues par exemple.)

Tout ne fonctionne pas, cependant. C'est marqué dans mon carnet de lecture : Dawson était dans Le Lotus Bleu un personnage sous-développé et unidimensionnel. Il finira Coke En Stock sous-développé et unidimensionnel (il n'est pas la plus grande réussite de l'auteur, soyons franc.)

Le général Alcazar décroche lui son plus beau rôle. Mystérieux, laconique et angoissant, tout droit sorti d'un roman de Hammett, il n'est plus cet artiste / dictateur loufoque, mais un vrai homme de poigne, qu'on imagine tremper dans des affaires peu recommandables. Si Tintin et les Picaros le refait passer dans le camp de l'idiotie, aucune trace de vulgarité dans le présent volume ; juste cette terreur palpable qui lui entoure le visage comme un long black veil et rend son regard à peine supportable pour les âmes sensibles.

Rastapopoulos, évidemment, est le plus marquant d'entre tous. Ce Grec malfaisant (ne demandez pas qui a plagié l'idée quelques décennies plus tard) s'était jusqu'ici cantonné au trafic de drogue, mais on le voit enfin prendre du galon grâce à la vente d'esclaves. Sa réapparition illustre les inquiétudes d'Hergé vers la fin de sa vie : l'omniprésence du Mal, sa résurgence systématique quand on croit s'en être débarrassé, sa présence sous toutes les latitudes, en toutes circonstances. Ici, il se manifeste sous sa forme la plus vicieuse : il ne tue pas directement mais pose un prix sur l'être humain, marchande la chair, fait des prix de groupes, et se donne bonne conscience avec des slogans, une étique bidon, des aristocrates — des façades. Le Mal, donc, pour Hergé, est une préfiguration de la Grande Distribution et de la Restauration Rapide, discours avant-gardiste pour l'époque mais non dénué de fondements, à bien y réfléchir.

Un album de transition, pour résumer ; Hergé s'y défausse de certaines cartes encombrantes — en particulier une dette de jeunesse contractée auprès de la bonne conscience, qui lui impose de condamner le racisme une fois par épisode, et souvent de façon un peu trop boy-scout pour être honnête (bien qu'on ne puisse pas douter de sa sincérité à lui, le passeur des cultures.) Par ailleurs, c'est un semi-échec : avec toutes ces pitreries, il n'ose pas encore aborder la dépression de front, mais ce n'est qu'une question de mois (ou de "Moi", en l'occurrence.) La suite va rapidement racheter ce laisser-aller.

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06 février 2010

Through The Looking-Glass

L'Affaire Tournesol

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Après une oeuvre titanesque et morbide aux confins de l'espace, Hergé ressert les boulons et situe sa nouvelle aventure en Suisse. Pays neutre et peu intéressant s'il en est, il est plus difficile, convenons-en, de magnifier la Suisse que des paysages lunaires apocalyptiques, mais l'auteur s'en tirera avec les honneurs pour cette histoire passionnante de complot est-européen.

L'Affaire Tournesol creuse des thématiques bien connus des tintinophiles, à savoir les menaces pesant sur la démocratie, la fragilité de cette dernière et l'imminence d'un grand conflit mondial qui viendrait annoncer la Parousie. Après la fausse monnaie (L'Île Noire), l'Anschluss (Le Sceptre d'Ottokar) ou le pétrole, Hergé s'attaque aux débordements de la science. Dès l'introduction mêlant terreur pure et comédie, on voit des miroirs voler en éclat dans tout Moulinsart : l'image que les personnages ont d'eux-mêmes est fissurée, la science s'attaquant d'abord aux âmes avant de pulvériser des villes au nom du progrès. Les personnages sont bâillonnés, impuissants : leurs appels aux secours atterrissent tous dans l'oreille de la Boucherie Sanzot, symbole évident des massacres à venir dans l'histoire de l'humanité. Au milieu du tumulte apparaît Séraphin Lampion, personnage irritant et, pourrait-on penser, très faible, qui représentera en fait, plus encore que Tintin, l'irruption du quotidien, de la bouffonnerie et de la banalité dans des affaires qui le dépassent.

Une fois encore, on apprend que Tournesol est en danger — son arme de pulvérisation massive a attiré les convoitises du gouvernement bordure (déjà apparu quelques albums tôt, Hergé reprenant petit à petit, sur la fin, des éléments anciens pour les développer, ou au contraire détourner leur signification trop évidente et se moquer des codes reçus de la fiction, créant — à son échelle — un mélange parodique mais cohérent, à la fois représentation du déchirement de l'âme et blague de collégien, quelque part sur une carte entre le Disque-Monde entre Yoknapatawpha.) Tournesol est ici un savant tête en l'air mais profondément bon capturé par une puissance occulte — soit l'exact inverse de scientifiques nazis comme Wernher von Braun récupérés par l'armée américaine à la même époque. Hergé tente-t-il de dénoncer la nouvelle hégémonie qui se met en place, en raillant les prétentions messianiques du Nouveau Monde, aussi moralement corrompu que les nazis dans le fond ? La censure, elle, n'a rien vu.

Autre manifestation du détournement des codes, la Castafiore, jusqu'ici reléguée au rang de caricature peu aimable, devient une femme forte et importante, comme si Hergé, après avoir contemplé l'abîme lors des épisodes précédents, éprouvait des remords pour avoir créé des personnages plats et grotesques par le passé, et ressentait le besoin de les grandir, de les magnifier jusque dans leurs défauts, comme ces romanciers moustachus et cyniques qui disent mépriser le monde entier mais tombent amoureux de leur héroïne à la rédaction du troisième chapitre. Si la Castafiore n'a certes pas la profondeur de Candace Compson (encore que), le procédé est le même — un créateur sérieux cherche à élever ses personnages, met une loupe sur leurs battements de coeur, et doit servir, si on peut se permettre l'image, de stéthoscope pour son lectorat. Il est le lien entre des sentiments fictionnels mais plus vrais que nature (et se prêtant mieux à l'autopsie car ils sont exagérés) et le lecteur. Ce lien, il doit le représenter dans toute sa complexité, sans tomber dans les facilités de la caricature ou du portrait guignolesque — ce pourquoi, quelque part, Roger Hargreaves par exemple est un meilleur écrivain que Céline.

Mine de rien, cette aventure plus humaine (intrigue au couteau, décor resserré) soulève autant de questions que les escapades baroques dans la Lune. Qui plus est, d'un point de vue strictement narratif, c'est une réussite, les épisodes s'enchaînant sans temps morts, entrecoupés de scènes marquantes (la blague du vin blanc après l'explosion, l'escapade en tank, la poursuite de voiture avec un Fangio lunatique, etc.) Parfait, une fois encore.

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02 février 2010

The Killing Moon

Objectif Lune

On A Marché Sur La Lune

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Après avoir arrêté mes études, j'avais prévu d'écrire un grand roman sur les premiers martyrs chrétiens. Sa symbolique reposait sur la différence essentielle entre le suicide et le martyre dans la casuistique. En effet, si le suicide est aujourd'hui perçu comme l'acte de désespoir suprême, les martyrs eux (c'est du moins l'image qu'on en a gardé) courraient vers la mort dans l'allégresse. La tête remplie d'images du paradis, ils portaient au sein de leur chair une souffrance sacrée dont on a à peu près tout oublié aujourd'hui (cette Généalogie de la Souffrance était mon deuxième projet de roman.) Tandis que leurs os craquaient sous la dent des lions, pendant que leur chair se liquéfiait sur des chaises brûlantes, ou que le feu emportait au ciel la forme de leur visage, ces hommes et femmes héroïques étaient transportés par la joie de rejoindre le Christ. Leur chair ne s'est pas consumée dans les ténèbres ; on l'imagine encore frétillante et hilare au moment où elle se rompt, comme un feu d'artifice intérieur. Avec la mort de ces saints commençait la vraie espérance.

Dans mon roman, un jeune écrivain tombait amoureux d'une sainte plongée dans une fosse à serpents après avoir griffonné quelques écrits mystiques au IIème siècle de notre ère. Dans un rêve, il l'aperçoit dans une cellule, priant et implorant le Seigneur de lui donner la force de supporter sa dernière heure. Le Seigneur ne lui répond pas, mais notre sainte commence à avoir des hallucinations. Ses sanglots manquent de l'étouffer. Dans un dernier sursaut de rage, elle couche ses pensées sur le mur humide avec son propre sang, qui seront recueillies plus tard par un fidèle (secrètement tombé amoureux d'elle au premier jour.) Persuadé que la sainte est encore "vivante" quelque part, notre héros assiste à une théophanie étonnante, et aperçoit le Christ dans les yeux bleus d'un cheval de carrousel. Il se lance dans l'élevage hippique, s'exile dans la Bible Belt, et remporte plusieurs concours de rodéo. Plus tard, alors qu'il est vieux et contemple ses trophées dans une vitrine, sa maison est frappée par la foudre, et dans le gigantesque incident qui s'ensuit, la sainte apparaît, recouverte de serpents, et vient condamner l'humanité entière à une mort atroce. Le héros accepte de devenir un martyr à son tour, et embrasse un cobra qui le plonge dans un repos éternel. Cette fin était censée représenter la complexité du martyre, son rôle ambigu dans la religion catholique. 

Une mort volontaire, certes, mais une mort provoquée par l'exaltation, la fleur au fusil. Rien à voir avec l'acception moderne du suicide, passeport pour l'Enfer. C'est pour mettre fin à la vague des martyrs et éviter une hécatombe parmi les fidèles que l'Eglise a légiféré en ce sens du temps de sa puberté. Et sa tolérance a continué à évoluer à travers les âges. Sa position moderne se résume plus ou moins à ça : ce n'était pas des suicidaires au sens propre du terme, mais des gens qui ont accepté leur mort sans s'y opposer, et dont la force et la grandeur naissent de leur comportement face à la condamnation, pas de leur choix. Ainsi il ne viendrait pas à l'idée de dire que les martyrs d'aujourd'hui se sont jetés eux-mêmes dans l'au-delà : leur mort violente est un affront, un cri que rien ne peut taire. Il ne s'agit pas de chercher la mort à tout prix mais d'être prêt à se sacrifier si les circonstances le demandent. Le dolorisme complaisant a fait son temps.

C'est ce qu'illustre Hergé dans son oeuvre la plus ambitieuse, une ode au sacrifice et au dépassement de soi. Toute l'intrigue repose sur le personnage de Wolff, à l'origine du projet lunaire. Personnage tragique par excellence, Wolff est avant tout un loup pour lui-même, damné entre tous par les règles de l'onomastique. D'un tempérament dépressif et joueur invétéré (comme Dostoïevski), c'est un homme faible. Son rêve de partir dans la lune est avant tout un besoin d'évasion pour échapper à une condition terrestre détestable. Ne cédant pas aux sirènes des paradis artificiels comme tant d'autres, il choisit pour apaiser son âme de se lancer dans cette entreprise insensée (de la même manière que Lazlo Carreidais, dans Vol 714, sera une transfiguration d'Icare rêvant de voler plus haut, plus vite.) Hélas, il sera rattrapé par ses démons et trahira ceux qui ont cru en lui. Il sera aidé en cela par une voix persiffleuse — Jorgen, ou la tentation du Mal se déplaçant d'astre en astre au milieu de la Création. Déchiré par la culpabilité, Wolff choisit de se donner la mort pour sauver ce qui peut encore l'être. Héroïque, à première vue — mais peut-être n'était-ce pas un acte de bravoure : comme le précise Tintin, son sacrifice est peut-être inutile (tout est dans cette imprécision.) Dès lors, comment interpréter le grand saut de Wolff ? Suicide ? Martyre ? Coup de folie ? "Le silence éternel de ces espaces infinis" garde toujours la réponse quelque part en son sein. 

Pour une fois, Hergé ne sacrifie pas la forme au fond, et enrobe sa lutte métaphysique des plus beaux atours : centre de recherche atomique, fusée, et bien sûr ces vastes paysages lunaires qui ont fait rêver des générations d'enfants. Dans ce décor dépouillé, la lutte pour la survie des âmes devient avant tout une mission d'exploration : ce n'est pas la lune que Tintin arpente, mais la psyché torturée de Wolff, qui lui ne se ballade pas et n'ose pas sortir, prisonnier de sa propre fusée (ou de sa conscience.)

Même les personnages brillent dans cette tragédie, et apportent une touche d'humour bienvenue. Le loufoque Tournesol se révèle pour la première fois être un scientifique de haut rang, dont l'avis est respecté par ses pairs européens. Sa surdité est bien exploitée avec le running gag du cornet auditif (pourtant, il ne pourra pas entendre les appels à l'aide de Wolff, certaines détresses restant contenues comme dans sanglots dans la poitrine.) Le Capitaine Haddock est plus drôle que jamais dans son rôle du quidam terre à terre que toutes ces expérimentations laissent sceptique. Il entrecoupe les explications techniques de blagues bourrues qui ont fait sa réputation, mais il montre une nouvelle fois un coeur d'or en faisant tout pour sauver son ami Tournesol, frappé d'amnésie. Seul Tintin reste fidèle à lui-même, curieux et imperturbable au milieu du drame des passions qui se joue devant lui. Son rôle est de permettre l'action et de témoigner en toute neutralité, au point qu'on se demande s'il ne représente pas, à ce stade, un double d'Hergé lui-même se projetant dans la fiction.

Une réussite exceptionnelle à tous points de vue.

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01 février 2010

Midnight Oil

Tintin au Pays de l'Or Noir

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Reprenons.

Nouveau tour de force narratif, Tintin au Pays de l'Or Noir est avant tout une réflexion cynique et désabusée sur le silence. Arrivé à la fin de l'oeuvre, on oublie l'histoire (inintéressante et bâclée) pour se concentrer sur les vraies questions : où était le Capitaine Haddock quand son ami était en danger ? Où se cachait-il pendant qu'une guerre menaçait de réduire à néant l'ordre mondial ? Y a-t-il une autre histoire derrière l'intrigue principale, une histoire honteuse et secrète, proche de la folie, dont les manifestations extérieures seraient à chercher dans les moustaches arc-en-ciel des Dupondt ou dans le regard mi-mélancolique mi-félin d'Olivera da Figueira de Lisbonne ?

C'est une absence gênante, que la chronologie seule ne parvient pas à excuser. On le sait, l'épisode date en fait, pour la majeure partie, de l'époque du Sceptre d'Ottokar, Hergé ayant dû le ranger sous son oreiller durant l'Occupation. C'est généralement là que se niche l'explication : le Capitaine Haddock ne peut pas participer à l'histoire, n'ayant pas encore été créé. Un peu facile, on en conviendra. Après tout, Hergé aurait très bien pu l'intégrer dans son récit en faisant quelques modifications bénignes, quitte à se fâcher avec la vraisemblance (il ne s'embarrassera pas de tels scrupules pour Vol 714 ou Coke En Stock.) La raison de son absence est donc à chercher ailleurs.

Et cet ailleurs, c'est le rôle du catholicisme pendant la seconde guerre mondiale. Catholique mystique et névrosé, Hergé rejoint les interrogations de Claudel et Maritain au lendemain de la Shoah. Qu'avons-nous fait ? Quels sont les bilans à tirer ? Débusquant les restes d'une vieille histoire bancale, Hergé rectifie la recette pour en faire une plaidoirie acharnée en faveur du Vatican. Il s'agit de rétablir la Vérité.

Le silence d'Haddock est infiniment plus grave qu'un silence volontaire : on le bâillonne avec des blagues, on moque son droit à la réponse. Personne ne veut entendre ses justifications, il est condamné a priori, présumé coupable, le mal est fait. Nous pouvons mentir, il en restera toujours quelque chose. En filigrane se dessine déjà le procès qu'on intentera à Pie XII des années plus tard, en mélangeant tout et en occultant volontairement des faits connus et prouvés — le sauvetage de milliers de Juifs, l'encyclique Mit Brennenge Sorge, les condamnations discrètes mais sans équivoque de la barbarie nazie, le pragmatisme plutôt que les belles paroles (quitte à se savoir condamné par des générations futures qui auront, il est vrai, brillé par leur engagement.) L'Eglise, comme le Capitaine, ne pourra répondre à ces attaques sous la ceinture. Elle restera drapée dans son honneur, refusant de se salir au contact de ces fruits de la passivité. En ce sens, Hergé annonce cinquante ans avant tout le monde le déclin du Saint-Siège, le tout remarquablement camouflé dans un festival de pétrole, pétards et moustaches bleues.

A noter une première apparition du Suicide (le personnage principal de la fin de série), ici désamorcé par le coup du pistolet à encre. Le prochain diptyque lui sera entièrement consacré.

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22 janvier 2010

Suns of Brixton

Le Temple Du Soleil

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En écrivant The Big Sleep, Raymond Chandler carbure au bourbon et oublie un de ses personnages en cours de route. Quand on l’interroge à ce sujet quelques mois plus tard, il répond : « Ah oui. Figurez-vous qu’il m’était sorti de la tête. » La pirouette, c’est bien connu, est la seule façon honorable de rattraper une bourde. Quand elle est vraiment réussie, on se prend même à croire que sans l’erreur en question, l’œuvre incriminée aurait perdu quelque chose. Un petit supplément d’âme difficile à définir. Mieux : quand une lézarde donne à voir les défauts d’un artiste derrière la couche de travail, on s'imagine qu’on le voit lui et non plus son œuvre. Si le travail se doit d’être abouti et structuré, l’imperfection, elle, appartient à l’intimité, à l’isoloir. Au dessus de la marionnette, on aperçoit le vieux moustachu solitaire qui s’emmêle dans ses fils. C’est là qu’on attend de lui le bon mot, la repartie capable d’absoudre l’erreur la plus grossière. Quand on expliqua à Hergé que le coup de l’éclipse face aux Incas était complètement abracadabrant, il répondit : « Je reconnais que c'est un point noir dans cette affaire. » Tout était dit.

Un cran en dessous du précédent en ce qui concerne l’intrigue, Le Temple du Soleil se rattrape avec une scénographie magnifique qui représente tour à tour le Pérou, la Cordière des Andes, ou un temple inca avec un soin maniaque du détail rappelant Le Lotus Bleu. Les décors remplacent l’histoire ; les grands espaces piétinent l’imagination comme les purs-sangs de l’Age d’Or du western. Hergé rappelle au grand public que l’Amérique du Sud existait déjà avant la percée mondiale d’Os Mutantes.

Si l’on s’est beaucoup moqué depuis cinquante ans de la bourde d’Hergé à propos de l’éclipse, c’est avant tout parce que personne n’a réfléchi au sens véritable de ce coup de théâtre. On y a vu une approximation, un as planqué dans la manche et sorti au mauvais moment. C’est d’autant plus regrettable que le gag est monté comme une mayonnaise pendant trente pages. Autant de précautions pour un ratage complet, ça fait mauvais genre.

C’est ignorer que, métaphoriquement, l’aventure de Tintin ne se passe pas au Pérou, mais dans son esprit, détail curieusement ignoré par la critique européenne. Le Temple du Soleil (ou Tombeau du Sommeil comme le reprennent certaines traductions) est un cauchemar onirique où Tintin, rongé par la culpabilité pour ne pas avoir retrouvé Tournesol, se persuade qu’il s’envole au Pérou pour le sauver. Mais ce voyage n’a pas plus d’ancrage dans la réalité des sens que celui d’Orphée partant à la recherche d’Eurydice. C’est une allégorie sur l'errance perpétuelle, une quête initiatique au royaume des morts. Plusieurs détails accréditent cette thèse. D’abord, l’absence totale de carte pour se repérer dans la jungle alors qu’aucun des protagonistes n’a jamais pénétré dans le temple ; comme dans un rêve, les acteurs sentent le chemin et avancent comme des aimants guidés par leur foi et le magnétisme de leur destination. Une jungle où ils crapahutent d’ailleurs pendant des semaines — se référer aux précisions étonnantes : trois jours plus tard, une semaine plus tard : le temps n’a plus de prise sur la réalité, les journées peuvent durer une seconde ou une année entière, selon l’inclinaison du Sablier Universel. Les Dupondt, qui voyagent en quelques secondes du Sahara à la Tour Eiffel en passant par les mines de charbon, illustrent bien eux aussi cette ubiquité typique des sommeils dérangés par la fièvre ou une digestion difficile.

Dès lors, il est illogique de critiquer la peur des Incas devant l’éclipse : on ne chahute pas la vraisemblance d’un rêve, et d’un point de vue métaphorique, il était nécessaire que Tintin pénètre dans la nuit de la foi (un abîme de doute, de peine, de désespoir) pour sauver son ami d’une mort atroce. Au même moment, les scientifiques de l’expédition sortent de leur torpeur : il n’est d’ailleurs pas impossible (mais Hergé efface volontairement les pistes) que l’aventure se déroule pendant le sommeil de l’un d’entre eux, le professeur Bergamotte, par exemple, qui montrait dans la première partie des signes inquiétants de paranoïa défensive. On peut toujours déplacer ce grand rêve péruvien d’un inconscient à l’autre, à moins que (théorie séduisante mais hélas peu fondée) chacun ne participe à son édification ; on pourrait en effet imaginer un Rêve de l’Orient Express où chaque protagoniste (Tintin, le Capitaine, mais aussi Milou ou les Dupondt) ajoute sa propre touche au Rêve général, ce qui rejoindrait la communion entre les trois cauchemars du premier épisode, la nuit où Rascar Capac se fait enlever par la foudre. On peut juste regretter qu’Hergé ne soit pas allé assez loin dans cette direction. Sans doute présumait-il (à raison) que ces considérations passeraient largement au dessus de la tête du public des années 40. Plusieurs générations plus tard, il est temps de rouvrir le dossier.

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21 janvier 2010

Ballbreaker

Les Sept Boules De Cristal

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Comme il est précisé au dos de mon exemplaire breton : "Ha setu. E brezhoneg e c'heller breman lenn troioù kaer Tintin hag e gi moutig, e brezhoneg e oar breman ar c'habiten Haddock sakreal. Anat eo ne gosha tamm ebet levrioù Tintin, hag e brezhoneg int yaouankoc'h c'hoazh. Troet eo bet al levr-man gant kalz aked hag en ur yezh eeun hag aes. Deut-mat e vo gant kement hini a zesk brezhoneg, er skol, er skol-noz pe er gêr. Deut-mat e vo ivez gant kement hini a gar un istor kontet brav, dreist-holl e brezhoneg."

Tout est dit, mais on peut tout même rajouter que Les Sept Boules de Cristal (ou Ar 7 Boullenn Strink en breton) est un volume très important dans la série. On peut même dire que s'il n'est pas le plus original, le plus psychologique, ou le plus nihiliste, c'est bien celui qui repose sur la meilleure histoire. Le suspense, lui, grâce à une narration royale, est quasi-insoutenable pendant la première partie du volume, celle qui expose une à une les attaques contre l'expédition Sanders-Hardmuth. Le génie d'Hergé, évidemment, est de faire croire que ces attentats sont le fait d'une vieille momie desséchée qui revient d'entre les morts pour anéantir ses profanateurs (on finira par apprendre, non sans surprise, que ce sont en fait des incas (?) qui sa cachent derrière tout ça.) Les scènes du taxi ou du musée provoquent un état de terreur comme un Argento de la grande époque, mais le clou c'est bien sûr cette séquence apocalyptique dans la maison du professeur Bergamotte. Inspirée par une demeure nazie, cette villa plongée dans la brume sera le théâtre d'évènements hors du commun : la boule de feu, la disparition de la momie, la prophétie inca — ou encore les rêves partagés par nos trois héros, qui d'ailleurs ne seront jamais expliqués dans l'histoire, et constituent encore à ce jour une énigme. C'est un huis clos angoissant, la menace est présente dans l'air comme de l'électricité mais n'explose pas d'un coup, tout repose sur la tension comme dans Chiens de Paille. Jusqu'à l'apothéose, avec la crise de démence du professeur qui s'agite dans son lit comme si des serpents le dévoraient de l'intérieur.

La deuxième partie de l'histoire aurait pu connaître une baisse d'intensité, mais l'auteur, malin, parvient à émouvoir : on se demande où se trouve Tournesol, et pour la première fois on a vraiment peur pour l'un des héros (c'est d'ailleurs le tour de force d'Hergé de creuser un personnage loufoque et récent pour en faire un martyr.) La description de l'enquête est très réaliste : on passe d'un espoir déçu à l'autre, d'une piste stérile à la suivante ; tout repose sur la routine et la fausse somnolence, l'épluchage d'archives et les coups de pouce du destin, comme une préfiguration de The Wire, pour illustrer une facette méconnue et ingrate de l'apostolat policier. En McNulty belge, le Capitaine Haddock est déchiré entre sa passion pour l'alcool et sa soif de justice. Il agit sur des coups de tête, passe du découragement à l'euphorie en quelques secondes, et montre une nouvelle fois une grande bonté derrière sa sauvagerie.

Hergé, désormais en pleine confiance de ses moyens, multiplie les coups de poker improbables qui font mouche. Ainsi pour débloquer l'intrigue, il se réappropriera le gag de la brique et du chapeau, usé jusqu'à la corde, premier détournement de codes d'une longue série qui culminera avec les Bijoux de la Castafiore. Il fera également intervenir le général Alcazar, un personnage secondaire qu'on avait découvert en dictateur sud-américain et qui apparait ici en mystérieux lanceur de couteaux dans un music-hall. Le salut pour nos héros viendra de ses précisions concernant un indien ombrageux, descendant des incas. L'enquête devient donc mystique (ce qui n'étonnera pas les lecteurs qui suivent depuis le début), et nos héros vont devoir s'envoler pour le Pérou en espérant déjouer la malédiction qui pèse sur leur ami.

Contrairement aux épisodes suivants, il n'y a pas une grande charge symbolique ici. Tout repose sur l'intrigue et le suspense, et c'est (peut-être) le plus passionnant des albums de la série. Il montre en tout cas à quoi aurait ressemblé Tintin si son auteur n'avait pas laissé tomber par la suite l'aventure pour le questionnement métaphysique et la mise en scène de ses tourments intérieurs.

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19 janvier 2010

"Le vrai trésor, c'est l'amour"

Le Trésor De Rackham Le Rouge

tintin_rackham

Après les considérations métaphysiques du précédent, Hergé met un peu d'eau dans son vin et retourne à une valeur sûre : la chasse au trésor. Dès le premier jour de sa vie, Tintin prit la route de l'Île au Trésor. Il n'avait pas d'autre carte que son coeur, oui! son coeur se languissait d'une Île au Trésor. Ses parents, à la maison, lui disaient qu'il ne réussirait pas, mais il écouta son coeur, oui! son coeur se languissait d'une Île au Trésor. Il dut d'abord se constituer un équipage, le Capitaine Haddock, le professeur Tournesol et le brave Milou, et en route pour l'Île au Trésor !

On pourrait croire que le professeur Tournesol est un personnage sympathique mais faible (comment baser tout un caractère sur la surdité et des références obscures à la savate ?) mais on se tromperait lourdement. Après tout, il sert de déclencheur dans Les Sept Boules de Cristal, L'Affaire Tournesol ou Objectif Lune. Sa douce folie rappelle les bouffons shakespeariens et leur sagesse tortueuse (on gagne souvent à relire ses interventions six ou sept fois.) Sa première apparition ici est remarquable grâce au fameux requin mécanique, qui contrairement à la fusée lunaire ne sera pas construit en vrai quelques années plus tard.

Il faut être honnête : si Hergé ne s'est pas foulé pour le scénario (la deuxième apparition du voyage inutile qui renvoie à un trésor caché sous nos yeux), ses décors sont féériques et enchantent encore un demi-siècle plus tard. Gardant le meilleur des vieilles légendes de pirates (trésor, épave, perroquets), rappelant par moment l'esprit enchanteur des premiers Monkey Island, il transporte dans des îles fantasmées de jeunes lecteurs qui deviendront plus tard profs, plongeurs ou magasiniers et ne partiront jamais nulle part. Hergé réinvente le baume au coeur, et permet à toute une fange de la population de savourer l'exotisme à distance.

La fortune sourit aux audacieux : à la fin de l'album, le Capitaine devient propriétaire de Moulinsart. Le vieux loup de mer incontrôlable se condamne lui-même à la muselière. Le navigateur furieux que nous avons appris à aimer va jeter l'ancre dans des eaux tempérées et bourgeoises pour ne plus jamais parcourir les vastes étendues océanes. C'est triste (le Capitaine, tout flamboyant qu'il soit, finira lui aussi par mourir un jour) mais le repos sera de courte durée : rien ne pourra jamais calmer sa rage de vivre, et il repartira rapidement à l'aventure, poussé malgré lui par la bougeotte qui frappe les vieux marins quand ils approchent de la tombe.

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18 janvier 2010

Belge Belge Belge comme le jour

Le Secret de la Licorne

tintin_licorne

Contrairement à ce qu’on aimerait nous faire croire depuis quelques temps, un homme est défini d’abord et avant tout par son passé. Il est le réceptacle d’un sang qui a irrigué des régiments de chair avant lui, et en tant que tel il porte le témoignage, les marques et les scories de toute une lignée de combattants. « Nous n’avons pas à payer pour les crimes de nos aïeux », répètent les déserteurs d’aujourd’hui, qui espèrent maquiller le tatouage de l’Histoire avec un fond de teint commode. La généalogie, les crimes du passé, ce sont des ardoises que personne ne veut régler, et dont les dettes s’accumulent d’une génération à l’autre. Mais depuis Caïn et Abel, un sang meurtri crie vers le Ciel, et ce cri qui se perpétue sous les yeux de l’espèce depuis des millénaires, et qui est la marque du péché, on ne le fera pas taire en faisant croire aux foules qu’elles sont toutes-puissantes, qu’elles sont nées de rien, nulle part, et qu’elles n’ont aucune peine à purger pour réparer l’affront de leur naissance. Vivre a un coût, fût-il moral.

C’est (en gros) le message d’Hergé dans ce volume. En dotant le Capitaine Haddock d’une histoire, d’une lignée prestigieuse et tragique, il lui rajoute une nouvelle dimension : la douleur. Nous ne voyons plus un vieux loup de mer crayonné à la va-vite, mais une statue de chair qui prend forme sous nos yeux. En projetant son ombre sur l'Histoire, Hergé nous le donne enfin à voir en relief. Son combat pour restaurer la gloire passée des Haddock, c’est un peu notre combat à tous pour trouver une place dans ce grand cimetière sous la lune, une lutte pour inscrire notre nom sur les stèles de la Postérité et ne pas sombrer dans l’oubli. Ce combat (vain et perdu d’avance, cela va sans dire), Haddock va s’y engager avec la ferveur du nouveau converti. Il mettra les bouchées doubles pour retrouver les reliques familiales, se battant contre des nuées d’anges déchus (cachés sous le pseudonyme transparent des frères Loiseau), et pour sortir victorieux, il devra questionner sa foi (le chevalier François de Haddock a-t-il existé ? n’est-il que le symbole d’une époque révolue ?) A la fin, les trois parchemins (= la Trinité) seront réunis et l’Histoire pourra continuer dans le volet suivant.

Bien sûr, l’obsession du Capitaine naît en même temps d’une deuxième blessure. Cette fuite éperdue vers un passé de cape et d’épée, c’est également un refus du monde moderne, un refus d’embrasser ses instances séculaires pour se précipiter dans un imaginaire rocambolesque et y sentir son cœur battre. C’est une fuite, oui, mais une fuite qui mène au combat, non pas à l’arrière-garde. Une reddition qui impose de prendre les armes. Haddock, en prise à des démons intérieurs, se choisit des ennemis chimériques, et illustre par là le désarroi de l’homme moderne face à un monde qu’il ne comprend plus, qu’il ne peut plus combattre car tout est fait pour anéantir sa volonté, sa capacité de Résistance. "Le XXeme siècle est une pourriture dont nous ne verrons jamais la fin, mais qu’on me donne des palmiers, du sable, du rhum et un trésor, et là oui, je croirai en l’homme, et je me battrai pour la vie" — c’est plus ou moins ce que nous raconte Hergé entre les lignes.

A côté de ça, l’histoire (insignifiante mais ce n’est pas le propos) est menée tambour battant, au gré des tourments intérieurs du capitaine. C’est le premier chef d’œuvre de l’ère Haddock.

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17 janvier 2010

One Pill Makes You Small

L'Etoile Mystérieuse

tintin_etoile

C’est un épisode curieux, qui ne révèle presque rien sur les personnages, et repose sur trois thèmes voisins : millénarisme, antisémitisme et science-fiction.

Il s’ouvre sur une évocation terrifiante de la fin du monde. Y sont représentés pêle-mêle des faux prophètes, des savants fous, des insectes monstrueux, des étoiles qui tombent du ciel. Si Jérôme Bosch s’était mis à la ligne claire, cela aurait probablement donné ça.

La chaleur qui envahit la ville et fait fondre les trottoirs est un symbole de l’Enfer dans lequel plongent les pécheurs occidentaux. Dieu (ou le ciel, ou une constellation méchante, ce n’est pas très bien défini dans l’ouvrage) va les punir pour avoir vénéré de fausses idoles. Mais, sans qu’on sache trop pourquoi (l’album aurait été terminé trop vite ?), un sursis leur sera accordé : l’Apocalypse se limite à un feu de paille, et Hergé change son fusil d’épaule pour la deuxième partie de l’histoire. Il imagine une expédition, ou plutôt une course entre deux nations, pour récupérer un bout d’aérolite tombé dans l’océan. Bien entendu la course ne sera pas équitable pour Tintin : le camp adverse est financé par de Méchants Banquiers Juifs qui n’ont aucun honneur et ne reculent devant rien pour retarder leurs ennemis. Dans cette partie centrale, on voit le Capitaine Haddock affronter les éléments avec courage et détermination. Il se conduit pour la première fois en véritable seigneur (entre sauver de la noyade un équipage complet et trouver un bout de caillou perdu au milieu de l’océan, il tranche avec la main ferme d’un Salomon.) Il brille particulièrement pour sa deuxième apparition, et si ce n’est pas par son intelligence (il a toujours l’air d’un singe ahuri), au moins sommes-nous témoins de ses qualités de cœur. La vraie évolution viendra dans le numéro suivant.

La dernière partie est une nouvelle fois la plus marquante, et touche à la science-fiction pure. C’est la première véritable manifestation du surnaturel dans la série (même si on sent une main divine derrière chaque mouvement de Tintin depuis le Lotus Bleu.) L’imagerie est tout à fait originale (pour qui n’a pas lu les Schtroumpfs) : il y a des pommes géantes, des champignons géants, etc. L’explication, elle, est tout à fait avant-gardiste (pour qui n’a pas lu La Couleur Tombée Du Ciel, parue vingt ans plus tôt) : ce rocher astral contient une matière inconnue sur terre. Tout finit bien : Tintin ne meurt pas, le métal sera récupéré et analysé, les Méchants Banquiers Juifs en seront pour leurs frais, et l’album se conclut avec la blague hilarante du verre d’eau. Etonnant, non ?

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