L’essence même de la création artistique a été résumée par Dennis Bergkamp dans un article récent de So Foot. L’ange batave y confessait son amour des passes décisives, ces ouvertures millimétrées que personne ne pouvait voir sauf lui, qui n’existent que quelques millièmes de secondes au milieu du mouvement général, et qu’il pouvait sentir avant tout le monde.

Qu’est-ce que le processus de création, si ce n’est une attention constante portée au mouvement de l’esprit, au tumulte des pensées, dans le but d’y trouver une brèche, une vision, une ouverture éphémère dans laquelle il faut s’engouffrer avant tout le monde, au cœur des ténèbres, pour marcher vers la victoire ? Le football seul peut illustrer, à son meilleur, l’intensité du chaos interne ; il est en harmonie avec cette guerre métaphysique qui se déploie en chacun.

Par un délicieux et O combien symbolique hasard du calendrier, l’Euro 2012 commence avec deux matchs peu bandants dont tout le monde se fout.

 

Pologne 5 – 3 Grèce

Equipe faible si l’on en croit les analystes, qui compte tout de même en ses rangs Lewandowski, des grognards de Dortmund et Dudka, un Auxerrois en pleine gueule de bois, la Pologne pourra bénéficier du soutien de son public et de quelques malversations financières pour créer la surprise et sortir des poules.

De l’autre côté, il y a ces pauvres Grecs, espoirs de toute une nation au bord du chaos. Symboles politiques, on attend de leur part un exploit digne des guerres mythologiques pour soulager des supporters au bord de la famine. Mais le poids qu’ils auront sur les épaules sera trop encombrant. Tétanisés par l’enjeu, ils ne pourront pas reproduire le miracle de 2004 : si l’on en croit les oracles, la Grèce sortira rapidement de l’Euro pour aller pleurer aux pieds d’un Parthénon en ruine.

Tout le monde s’attend à un match minable et fermé entre les Polonais et les Grecs dans un groupe A sans génie. On imagine déjà les remparts devant chaque but, du cynisme, un jeu tactique porté sur les nerfs, la concentration. C’est justement par excès de tension que les deux formations vont accumuler les bourdes et provoquer cette avalanche de buts en ouverture d’un Euro qui s’annoncera festif, avant de basculer dans le drame.

 

Russie 1 – 0 République Tchèque

Pour un football « normal », on peut compter sur la Russie et les Tchèques. Pas de gestes techniques, pas de bicyclettes, pas de pressing, pas de buts, pas d’action, pas de joueurs non plus — le spectacle aura lieu dans les tribunes, où les premières échauffourées raciales viendront ternir « la grande fête du football. » Sur le terrain rien à signaler, si ce n’est un but hors-jeu d’Arshavin, qui ne le fêtera pas. Le réalisateur s’attardera longuement sur les larmes d’une jeune et jolie supportrice tchèque, le visage de Vaclav Havel peint sur chaque joue, et on ne saura pas très bien qui, de la jeune fille ou de feu Vaclav, pleure le plus fort devant la ruine des nations.