Cha Ch'est Chouette
C'est très difficile de ne pas pisser de rire en entendant pour la première fois un disque de Pearls Before Swine. L'orgue est joué par un index atrophié qui domine tout le mix ; sur 11 morceaux, 10 sont construits sur la progression Ré -> Do majeur, avec des arpèges lénifiants (il faut imaginer If de Pink Floyd joué onze fois de suite) ; les paroles cryptiques n'ont ni queue ni tête (quand elles ne sont pas créditées à des tombes romaines, comme sur I Shall Not Care) ; la pochette reprend l'Enfer de Bosch, le Dante des craies de couleur, avant que les Fleet Foxes ne volent l'idée quarante ans plus tard (eux recopieront Bruegel, plus crédible car moins connu) ; les harmonies vocales rappellent plus des râles constipés que les Beach Boys ; et bien sûr, il y a le chuintement du chanteur, équivalent vocal d'une serpillière ou d'une mèche de pétard mouillé.
Par miracle, ou presque, ce disque enregistré (par hasard) par des adolescents qui eux-mêmes n'y croyaient pas trop à l'époque, contient des moments d'une beauté fulgurante. La première chanson, déjà. D'après l'anecdote, Tom Rapp aurait survécu à un accident spectaculaire avant d'écrire cette comptine impressionniste sur le destin, la mort, etc. Les trois bouts de ficelle réglementaires ne sont même pas réunis, et pourtant c'est un très bon morceau. En fait, les refrains, avec leurs harmonies biscornues, sont les vraies réussites du disques : que ce soit Drop Out! ou Morning Song, le groupe a développé un son hypnotique et chaleureux, qui dégage plus d'encens que d'inspiration, mais berce comme la bise d'une jolie fille. On assiste aux habituelles conneries arty (Miss Morse contient le mot FUCK en morse, super), piège obligatoire pour les groupes un minimum lettrés, mais à côté de ça, il y a des morceaux d'une beauté fragile rarement entendue, en dehors de, et c'est surprenant, Sister Lovers de Big Star (Regions Of May ou Surrealist Waltz s'en rapprochent dangereusement.)
Malgré de nombreux défauts, donc (qui, comme pour tous les grands disques, deviennent des qualités attachantes), One Nation Underground possède une aura unique. Aucun groupe depuis n'a approché ce son à la fois maladroit et envoûtant (sauf, dans un autre registre, Current 93), ce pourquoi on remercie monsieur Rapp, qui pendant quelques minutes de sa vie a touché la Grâce, la vraie.






