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Les Highwaymen... Pas un homme sain d'esprit qui n'aimerait leur ressembler, ou passer une soirée à boire avec eux en chantant de vieilles chansons d'Hank Williams. Si Kristofferson est le meilleur écrivain, Cash la légende gothique, Willie le papy sympa avec des tresses, quelle est la place de Waylon dans le tas ? Il n'a pas écrit beaucoup de chansons, c'est vrai... Mais son charisme goguenard, sa voix à la fois sirupeuse et hantée, et son personnage d'outlaw revenu de tout en font peut-être le plus attachant des quatre (jusqu'à ce qu'on change d'avis dans trente secondes.)

Avant d'avoir de la barbe, Waylon est d'abord compagnon de Buddy Holly à la basse (le rescapé de l'avion, c'est lui) puis musicien de studio. Dans les années 60, il commence à publier quelques albums mignons, sans grande réussite. A l'image de sa coupe de cheveux, la musique est couverte de brillantine. Les arrangements proprets, s'ils ne sont pas aussi ignobles que le prétendent parfois les défenseurs acharnés de la période outlaw, brident sévèrement l'étalon. Malgré le goût coupable qu'on peut éprouver pour les cordes envahissantes, il est grand temps de passer à autre chose. Peu à peu, Jennings veut se débarrasser de la production des pontes de Nashville. Il désire chanter ce qui lui plaît, et ce qui lui plaît ressemble à un hôtel de passes : amours déçues ou sans lendemain, la gnôle, la route. Mais derrière le décorum, on sent le romantisme absolu et affamé. Les cheveux et la barbe poussent, on se rêve en hors-la-loi au grand coeur (le trait sera forcé jusqu'à la caricature dans le sinistre Desperados des Eagles.) A la même époque paraît le premier album historique de Kristofferson et les concerts en prison de Cash. Ces hussards à l'américaine arborent toute une esthétique de l'homme brisé mais combatif. A l'opposé des costumes flashy ou autres Nudie suits de la country classique, on s'habille comme des paysans irlandais fuyant la famine. Le son lui-même est dur à cuire : basse éléphantesque pour marquer le groove, Telecaster toutes dents devant, pedal steel, peu ou pas d'overdubs. Le mariage de la country avec le rock est consommé.

L'album emblématique qui lance le mouvement, c'est Honky Tonk Heroes en 72. Mais toute la production 70s de Jennings est indispensable, que ce soit The Taker / Tulsa, Lonesome On'ry And Mean, This Time, ou I've Always Been Crazy. On retiendra en premier Rambling Man. L'album est divisé en deux faces : une rock, et une pour les ballades. Mais ça reste de la country outlaw : il y a des ballades larmoyantes sur la face rock. Les morceaux enlevés chiquent au sale type ("chérie, attention, ne tombe pas amoureuse d'un vagabond", ce genre) mais ne trompent personne : les héros de Cloudy Days ou du déchirant Oklahoma Sunshine finissent le nez dans la bière et la nostalgie. La deuxième face, elle, est carrément plombante. The Hunger atteint des sommets de pathos à faire passer Roy Orbison pour Bozzo le clown, certes... Mais c'est le charme du genre, et ceux qui aiment ne parviendront plus à se sevrer. Pour être honnête, cette face ne contient que des perles : Memories Of You And I, terrible, ou la tendre déclaration d'Amanda, d'une humanité et d'une chaleur qu'on ne retrouve dans aucun autre genre.

Le plus attachant des quatre, donc. Pendant trente minutes et quelques.