forever_blue

Les albums de divorce sont un marronnier dans la mythologie rock. Réputés pour leur côté torturé, mis à nu, ou rédempteur dans la souffrance, ils pêchent parfois par excès de sincérité, comme les confessions d'ivrognes. Si certains sont d'incontestables réussites (On The Beach, Blood On The Tracks) grâce à leur intelligence, d'autres sont trop ouvertement centrés sur une catastrophe émotionnelle pour intéresser ceux qui n'ont pas vécu l'affaire. C'est ce côté cathartique qui est tourné en dérision quand on parle d'album de divorce : on attend des larmes, des mouchoirs, des chansons à double sens sur la complexité des rapports humains, d'autres beaucoup moins fines et plus revanchardes sur la trahison, l'inconstance des femmes, leur bêtise. On peut se demander si une femme a bien conscience de ce qu'elle fait quand elle quitte un musicien en lui brisant le coeur : peut-être espère-t-elle secrètement décrocher une chanson ?

Mais Chris Isaak a retenu les leçons de Roy Orbison : pour qu'une chanson triste fonctionne, il faut qu'on puisse s'y identifier, et donc rendre flou tout ce qui empêcherait l'auditeur de s'y reconnaître. Il faut rester simple et universel. Les treize chansons de Forever Blue le sont, simples et universelles. Treize chansons tristes sur des déceptions sentimentales. A première vue, ça ne semble pas si différent d'un album lambda de Chris Isaak (dont on se dit parfois qu'il a accumulé toute sa vie des albums de divorce). Mais, si tant est que la chose est possible, tout va encore plus mal sur celui-ci. On ne parle plus de petites ruptures douloureuses mais surmontables : là c'est la désillusion, la vraie. Les femmes sont toutes des traîtresses, la vie n'a aucun sens, il ne reste plus qu'à pleurer de désespoir, malgré nos poses de mauvais garçons durs à cuire.

On se sent toujours un peu coupable d'aimer Chris Isaak. On sait bien que ça ne révolutionne rien, que c'est mélodramatique, larmoyant. Que d'autres ont déterré le cadavre de la ballade fifties avec plus de classe. Que c'est de la musique pour adolescentes. Mais baste : c'est irrésistible pour qui a attrapé le virus, et on peut l'entendre avec plaisir roucouler sur à peu près n'importe quoi, même quand les morceaux ne sont pas à proprement parler des merveilles d'écriture...

Dans tous les albums de ce genre, il faut une rédemption. Ici, ce sera le rock'n'roll et la mièvrerie. Les morceaux alternent entre rock vengeur ("On ne m'y prendra plus") et ballade terminale ("Elle est partie, tout est fini"). Certains titres émergent du lot (Baby Did A Bad Bad Thing, Graduation Day, Go Walking Down There, Forever Blue, The End Of Everything), mais l'ensemble est suffisamment homogène pour tolérer une écoute intégrale sans se lasser.

On conseillera donc celui-ci pour les néophytes, avant de se plonger dans les trois premiers albums, ensorcelés par la guitare de James Calvin Wilsey (qui se fait aujourd'hui plaisir en écrivant des instrumentaux de western spaghetti.) Par la suite, c'est un peu moins marquant (le pauvre homme ne peut pas divorcer tous les ans), mais il faut être honnête : on écoutera toujours un nouvel album de Chris Isaak avec un plaisir, coupable certes, mais gourmand.