no_other

No Other de Gene Clark a l'honneur insigne d'être considéré comme un album de gueule de bois. Le mal de crâne après une orgie phénoménale, la mélancolie après la fête. De fait, tout est excessif sur ce disque : les arrangements surchargés, toujours à la frontière du mauvais goût, entre choeurs féminins prononcés, pedal steel humide, cordes et claviers obèses. On vole un peu à tous les étalages, blues, country, folk, gospel. Tout ce qu'il faut pour évoquer les grands espaces américain, ou la cosmic American music dont rêvait Gram Parsons quelques années plus tôt.

Membre de la grande famille des disques cocaïno-décadents des années 70 (Street Hassle, Greetings From LA, Pacific Ocean Blue, etc), No Other marque pourtant une période plutôt sereine pour Gene Clark. Lassé par les excès de Los Angeles et le manque de reconnaissance dont souffre sa carrière, il se retire à la campagne avec sa famille pour écrire. Entre trois tasses de thé et la promenade du chien, il médite et compose. Les nouvelles chansons marquent une rupture : elles sont plus longues, parlent de mysticisme, de nature ou de destin. On est loin des tubes déclinés sur le thème de l'amour malheureux, sa marque de fabrique. Ici, les textes sont remplis d'interrogations métaphysiques incroyablement naïves pour qui a dépassé l'adolescence, mais le chanteur parvient à transcender le ridicule hypothétique de sa création en chantant mieux qu'il ne l'a jamais fait. Il touche le coeur sur chaque morceau.

La voix de Gene Clark, donc. Fragile, mais d'une fragilité travaillée, théâtrale, mise en évidence par des tremolos chevrotants et des accents de crooner improbables. Un sanglot au fond de la gorge qui coupe les mots en deux, altère la diction. Une vraie voix, celle d'un chanteur de country.

On reproche parfois à l'album d'être boursouflé : il l'est. Mais ce sont cette surcharge, cet artifice qui le rendent paradoxalement attachant. Ne manque qu'un mellotron, et ce serait le paradis. L'avalanche d'arrangements marque son époque, la date avec précision : les ossements remontent aux années 70. Pendant que la maison de disques s'interroge sur les frais de studio de cette grand-oeuvre autoproclamée, Gene Clark accumule patiemment les prises de son disque onirique en croyant décrocher la timbale. Il n'en sera rien : l'album est plus ou moins ignoré à sa sortie, et le chanteur retourne enregistrer des disques country plus classiques pendant les années qu'il lui reste à vivre.

Si les chansons sont moins efficaces que ses précédents tubes, elles explorent de nouveaux terrains, entre bestiaire gothique (Silver Raven), symphonie cosmique (l'hallucinant Strenght Of Strings), ou hymnes larmoyants (la moitié des morceaux.) Le sequencing parfait fait culminer l'album avec Some Misunderstanding et le grand final Lady of the North, à la production très cinématographique.

L'album est réédité avec des versions "épurées", pour les nécrophages.